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Réduire au silence : quand le propriétaire d'une plateforme décide qui a le droit de parler
Un milliardaire étranger exige qu'une candidate à la présidentielle française soit « réduite au silence » pour « trahison ». La séquence a tout du bruit médiatique éphémère. Elle dit pourtant quelque chose de structurel sur nos démocraties : l'ingérence ne vient plus seulement des États, elle peut venir d'une plateforme privée, détenue par un homme, située à des milliers de kilomètres de nos frontières.
Ce qu'il faut retenir :
- Trois candidats déclarés à la présidentielle ont été la cible d'une opération d'ingérence attribuée à la Russie
- Marine Tondelier propose d'interdire X en France pendant la campagne, jugeant son algorithme « pipé »
- Elon Musk répond en demandant qu'elle soit « réduite au silence » pour « trahison »
- L'échange illustre le « Système Musk » théorisé par Asma Mhalla : Trolling économique, Technologie totale, Technopolitique
1. Le déclic
Tout commence par une opération d'ingérence. Trois candidats déclarés à la présidentielle française — Édouard Philippe, Gabriel Attal et Raphaël Glucksmann — ont été la cible d'une opération malveillante attribuée à la Russie. Pour Raphaël Glucksmann, il s'agit d'un faux média monté par un réseau prorusse qui le prend pour cible dans une campagne de désinformation. « Nous ne laisserons pas des puissances étrangères hostiles voler une élection aussi cruciale pour l'avenir de la France », assure-t-il. Nous avions déjà raconté cette affaire dans notre précédent article consacré au deepfake le visant.
C'est dans ce contexte que Marine Tondelier, cheffe des Écologistes et prétendante à l'Élysée, publie un entretien dans Libération. Sa proposition est radicale : interdire X en France pendant la durée de la campagne. Son argument tient en deux temps. D'abord, l'algorithme de la plateforme est « pipé » : il constitue « une ingérence forte dans la vie démocratique » et exerce « un impact structurel, quotidien, de chaque minute sur la désinformation ». Ensuite, le propriétaire lui-même pose problème : elle décrit Elon Musk comme « une personne, basée aux États-Unis, avec une idéologie suprémaciste et qui, clairement, veut faire basculer l'Europe dans une soumission totale aux États-Unis ».
La réponse du milliardaire ne se fait pas attendre. Habitué à intervenir dans les débats politiques européens en faveur des droites nationalistes, Elon Musk exige que Marine Tondelier soit « réduite au silence » pour « trahison ». La cheffe des Écologistes réplique : « La France n'a pas à recevoir de leçons de patriotisme d'un milliardaire étranger qui estime pouvoir décider quels responsables politiques européens doivent être réduits au silence. La démocratie n'est pas à vendre. Pas même à l'homme le plus riche du monde. » Elle ajoute préférer « être accusée de défendre la démocratie que d'essayer de l'acheter ».
2. Le concept : deux formes d'ingérence, une même question
La notion d'ingérence est d'ordinaire réservée aux États. Un service étranger qui manipule une opinion publique, une puissance qui finance des partis, une armée qui diffuse des récits : voilà l'ingérence classique, celle que traquent les institutions comme VIGINUM, qui fait ce qu'elle peut avec les moyens dont elle dispose.
Le cas Musk oblige à élargir la grille. Le propriétaire d'une plateforme n'est pas un État. Il n'a ni armée ni frontières. Mais il détient quelque chose que les États eux-mêmes convoitent : l'infrastructure du débat public. C'est exactement ce qu'Asma Mhalla analyse dans ses essais Technopolitique et Cyberpunk : le nouveau système totalitaire : la puissance des Big Tech est horizontale — elle se projette, elle ne contraint pas — tandis que le pouvoir de l'État est vertical. Le Diléviathan, cette créature politique à deux têtes qu'elle décrit, fusionne les deux : le Big State (États-Unis, Chine) et les Big Tech (Meta, Alphabet, X-Corp, Palantir, SpaceX).
Pour comprendre le cas particulier d'Elon Musk, la chercheuse propose une grille en trois piliers, qu'elle nomme le « Système Musk » : le Trolling économique, la Technologie totale et la Technopolitique. Appliquée à la séquence Tondelier-Musk, elle éclaire chaque niveau du conflit.
3. Dans le réel : l'échange à la lumière des 3T
Trolling économique. La demande de « réduire au silence » une cheffe de parti pour « trahison » relève d'abord du rapport de force spectaculaire. Elon Musk fait de la provocation un instrument : chaque sortie génère des heures de commentaires, occupe le débat, installe l'idée que la plateforme et son propriétaire sont incontournables. Le trolling n'est pas un à-côté de sa stratégie, c'est une modalité de son pouvoir, à la frontière de l'acteur économique et de l'acteur politique.
Technologie totale. Derrière l'anecdote, il y a la machine. X n'est pas un réseau social comme un autre : il est devenu l'arène où se joue une part décisive du débat politique français. L'algorithme décide de ce qui est visible, amplifié, étouffé. La modération décide de qui peut parler, de ce qui peut être dit, de ce qui disparaît sous le shadow-ban. Quand un homme contrôle cette machine, la question de l'arbitrage de la parole cesse d'être technique pour devenir politique. C'est le sens de la proposition de Marine Tondelier : face à une technologie totale, le réflexe démocratique est de la soustraire du jeu pendant l'élection.
Technopolitique. Le troisième pilier est le plus profond. Un propriétaire de plateforme étranger qui déclare quels responsables politiques européens doivent se taire agit en acteur politique transnational. Il ne conquiert pas de territoire ; il pèse sur la formation des volontés. La formule de Marine Tondelier — « la démocratie n'est pas à vendre » — nomme ce basculement : la souveraineté ne se joue plus seulement dans les traités, elle se joue dans l'architecture des plateformes qui conditionnent la parole publique.
Le dilemme est réel, et il n'a pas de solution simple. Interdire X pendant la campagne, c'est toucher à la liberté d'expression et au pluralisme du débat. Ne rien faire, c'est laisser une technologie totale, détenue par un acteur privé étranger, peser sur une élection. Le mouvement #JeQuitteX, lancé en janvier 2025 au retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, a montré les limites du boycott individuel : des députés écologistes — Sandrine Rousseau, Marie Pochon, Charles Fournier, Damien Girard — l'ont rejoint, Marine Tondelier elle-même ne l'avait pas fait, et la mobilisation n'a pas produit les effets escomptés. Quitter la plateforme, c'est aussi quitter le débat qu'elle héberge.
4. Et demain ?
La séquence pose une question que la technopolitique rend incontournable : qui arbitre le débat public ? Ni l'interdiction ni la résignation n'y répondent. Les pistes existent : la régulation européenne (Digital Services Act), la souveraineté numérique — des infrastructures alternatives comme OVHcloud ou Mistral, encore marginales en part de marché — et une éducation à la saturation cognitive, cette « dictature des flux » qui épuise la capacité de recul avant même que la question du contenu ne se pose.
Dans Diléviathan, les personnages vivent dans un monde où le flux a remplacé le débat, où chaque citoyen est devenu, selon la formule d'Asma Mhalla, un soldat involontaire de la guerre cognitive. L'échange entre Marine Tondelier et Elon Musk n'est pas une péripétie de campagne. C'est une scène de ce monde-là, jouée en accéléré sous nos yeux.
La question n'est pas de savoir si Elon Musk a le droit de dire ce qu'il dit. Elle est de savoir pourquoi la réponse à cette question dépend encore d'une plateforme privée.
📚 Sources
- Le Figaro — « Ingérences étrangères : après l'appel de Marine Tondelier à interdire X en France, Elon Musk veut la "réduire au silence" pour "trahison" », 6 août 2026
- Libération — entretien avec Marine Tondelier (cité dans l'article du Figaro), 6 août 2026
- Asma Mhalla — Technopolitique : comment la technologie fait de nous des soldats (Placedeslibraires)
- Asma Mhalla — Cyberpunk : le nouveau système totalitaire (Placedeslibraires)
- Conférence — Asma Mhalla présente Cyberpunk à la librairie Mollat
- Entretien — « Vous n'avez rien vu, Trump a déjà changé votre monde », HugoDécrypte × Asma Mhalla
Publié le 7 août 2026 par Christophe Wiest
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