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Big Tech vs État : qui gouverne vraiment le monde numérique ?
X/Twitter décide qui peut parler. Google sait où vous allez. SpaceX contrôle l'accès à Internet en temps de guerre. Les États ont-ils encore le dernier mot ?
Ce qu'il faut retenir :
- Les Big Tech ne sont plus de simples entreprises — ce sont des entités politiques hybrides
- Leur puissance dépasse celle de la plupart des États, mais elles n'ont pas la légitimité démocratique
- La relation entre Big Tech et État n'est ni complot ni guerre ouverte : c'est une codépendance ambivalente
- La question centrale n'est pas technique mais politique : « Qui décide ? »
1. Le déclic : le moment où tout a basculé
Le 6 janvier 2021, Twitter suspend le compte de Donald Trump, président des États-Unis en exercice. Un homme d'affaires — Jack Dorsey, alors CEO de Twitter — prend une décision qui prive le chef de la première puissance mondiale de son principal outil de communication.
De l'autre côté du Pacifique, Google se retire de Chine en 2010, Facebook est bloqué depuis 2009, et Apple doit héberger ses données iCloud sur des serveurs chinois sous contrôle du Parti. Les mêmes entreprises qui défient le président américain plient devant Pékin.
Cette asymétrie dit tout du nouveau monde : les Big Tech sont devenues des acteurs politiques capables de défier ou de servir les États selon le contexte. Ni complices, ni ennemies — codépendantes.
Asma Mhalla le résume par une formule :
« Je t'aime moi non plus. »
— Conférence Technopolitique, sur la relation Big Tech / État
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2. Le concept : une codépendance asymétrique
2.1. Ce que sont les Big Tech
Asma Mhalla propose une grille de lecture essentielle :
« Le débat public et réglementaire se focalise sur l'amont — ce que les Big Tech font. L'aval est oublié : ce qu'elles sont. »
— Entretien Le politique à l'ère numérique
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Ce qu'elles sont, c'est un hybride inédit :
| Dimension | Analyse |
|---|---|
| Juridique | Des entreprises privées — ne rendent compte qu'au marché |
| Économique | Un pouvoir de marché inédit (monopoles ou oligopoles) |
| Politique | Des infrastructures civilisationnelles — décident de qui parle, voit, communique |
| Militaire | Des sous-traitants du Pentagone et des armées du monde entier |
| Diplomatique | Une techplomacy autonome — négocient directement avec les États |
Éric Sadin, dans La silicolonisation du monde (2016), analyse ce phénomène comme un « coup d'État silencieux » : la Silicon Valley impose un modèle de société fondé sur la résolution technique de toute question politique.
2.2. L'infraSystème
Asma Mhalla forge le concept d'infraSystème pour décrire ce que les Big Tech sont devenues :
« Les Big Tech sont l'infraSystème — l'architecture invisible sur laquelle repose la société. Meta, Alphabet, Amazon, Microsoft, X-Corp ne sont plus de simples entreprises : ce sont des conglomérats géopolitiques. »
— Technopolitique, chapitre 1
Cette idée rejoint l'analyse de Frank Pasquale dans The Black Box Society (2015) : les algorithmes opèrent comme des boîtes noires, rendant le pouvoir invisible et incontestable. Source
2.3. Les deux sous-groupes
Asma Mhalla distingue deux catégories de Big Tech :
| Groupe | Acteurs | Logique | Exemple |
|---|---|---|---|
| Métaplateformes opportunistes | Google, Meta, Apple, Amazon, Microsoft | Collaboration par agnosticisme économique | Vendre du cloud au Pentagone et à la Chine |
| Noyau dur idéologique | Palantir (Peter Thiel), Elon Musk, OpenAI | Vision du monde, projet politique | Refus de vendre à certains États, lobbying idéologique |
Peter Thiel, cofondateur de PayPal et Palantir, est la figure centrale du second groupe. Dans son essai The Straussian Moment, il affirme que la démocratie est une « dictature de la moyenne » qu'il faut battre au nom de l'innovation.
« Peter Thiel considère la démocratie comme 'dictature de la moyenne' qu'il faut battre au nom de l'innovation par une élite supérieure. »
— Asma Mhalla, conférence Technopolitique
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3. Dans le réel : quatre cas concrets
3.1. Qui modère la parole ?
Meta (Facebook, Instagram, WhatsApp) emploie des milliers de modérateurs et des algorithmes pour décider ce qui est acceptable ou non. Cette décision est :
Privée — Meta n'est pas tenue par la Constitution américaine (1er Amendement) ni par les lois européennes de la même façon que les États
Globale — une décision prise à Menlo Park s'applique au Nigeria comme à la France
Opacité — les algorithmes de modération sont des secrets commerciaux
Asma Mhalla souligne le paradoxe :
« La liberté d'expression, liberté fondamentale dans nos États de droit, devient elle-même une mascarade idéologique. Elon Musk ne défend pas la liberté d'expression, il en produit un concept vidé de sa signification originale pour en faire un outil de pouvoir. »
— Cyberpunk : le nouveau système totalitaire
3.2. Qui contrôle les données ?
Le Cloud Act américain (2018) permet aux autorités américaines d'accéder aux données stockées par les entreprises américaines, où qu'elles soient dans le monde. Résultat : les données d'un citoyen français stockées chez Microsoft à Paris sont accessibles au FBI.
La décision Schrems II de la Cour de Justice de l'Union européenne (2020) a invalidé le Privacy Shield qui encadrait les transferts de données UE-États-Unis. Mais en pratique, les données continuent de circuler — parce que l'architecture technique et économique l'impose.
3.3. Qui fait la guerre ?
En Ukraine, Starlink est devenu une infrastructure militaire critique. Elon Musk a personnellement décidé d'activer ou non le service dans certaines zones — sans passer par le Pentagone ni le Congrès.
« Il n'y a pas de grand complot — plutôt des alliances objectives selon les domaines : coopération sur le militaire, conflit sur la régulation des réseaux sociaux. »
— Asma Mhalla, conférence Technopolitique
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3.4. Qui régule l'IA ?
L'AI Act européen (2024) classe les systèmes d'IA par niveau de risque. Mais comme le note Asma Mhalla :
« Les réponses réglementaires verticales sont des réponses du XXe siècle à un phénomène du XXIe. »
— Conférence Technopolitique
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Pendant que l'Europe régule, les États-Unis investissent et la Chine déploie. Mistral AI, la startup française, s'indexe sur le cloud Microsoft — illustration parfaite de la dépendance européenne.
« Nous payons le prix de 40 ans d'absence totale de vision politique en matière d'industrie et de technologie. »
— Asma Mhalla, The Age of AI
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4. Et demain ? — Sortir de l'impuissance
4.1. La proposition du common carrier
Asma Mhalla propose de traiter les plateformes comme des transporteurs publics :
Même principe que les chemins de fer au XIXe siècle ou l'électricité au XXe
Obligation de service universel, non-discrimination, transparence
Gouvernance démocratique de l'infrastructure
« La vraie boîte noire n'est pas l'algorithme — c'est la gouvernance. »
— Asma Mhalla, conférence Technopolitique
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4.2. Souveraineté européenne : une stratégie de niche
Asma Mhalla est lucide sur les limites européennes :
« L'Europe n'a pas les moyens du gigantisme américain ou chinois ; elle doit développer des stratégies de niche avec une vraie politique industrielle. »
— Conférence Technopolitique
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Des propositions concrètes existent : cloud souverain, infrastructures critiques européennes, standardisation comme arme géopolitique, régulation des algorithmes.
4.3. La question que personne ne pose
Au fond, la question centrale n'est pas technique mais politique. Comme le répète Asma Mhalla :
« La question n'est pas 'comment ça marche' mais 'qui décide, et comment souhaitons-nous être gouvernés ?' »
— Conférence Technopolitique, The Age of AI
Sources et The age of AI
📚 Sources
🎬 Vidéos
| Source | Lien | Sujet |
|---|---|---|
| Asma Mhalla — Technopolitique | YouTube | Big State, infraSystème, idéologies Big Tech |
| Asma Mhalla — Cyberpunk | YouTube | Big State/Big Tech, Léviathan à deux têtes |
| Asma Mhalla — Le politique à l'ère numérique | YouTube | Ce que les Big Tech sont vs font |
| Asma Mhalla — The Age of AI | YouTube | Retard européen, gouvernance de l'IA |
| Asma Mhalla — Qui contrôle le monde | YouTube | Architecture du pouvoir, États vs entreprises |
📕 Ouvrages
| Ouvrage | Auteur | Année | Pertinence |
|---|---|---|---|
| Technopolitique | Asma Mhalla | 2022 | InfraSystème, codépendance, common carrier |
| Cyberpunk | Asma Mhalla | 2025 | Diléviathan, fascisme simulacre, résistance |
| La silicolonisation du monde | Éric Sadin | 2016 | Coup d'État silencieux de la Silicon Valley |
| The Black Box Society | Frank Pasquale | 2015 | Algorithmes comme boîtes noires du pouvoir |
Publié le 10 août 2026 par Christophe Wiest
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