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Le Diléviathan : Big State et Big Tech, mode d'emploi
Comment un mythe mésopotamien est devenu la clé de lecture du pouvoir au XXIe siècle ?
Ce qu'il faut retenir :
- Le « Diléviathan » est un concept d'Asma Mhalla fusionnant le Léviathan étatique (Thomas Hobbes) et le pouvoir des géants de la tech
- Il décrit un pouvoir bicéphale : Big State (souveraineté verticale) + Big Tech (puissance horizontale)
- Seuls les États-Unis et la Chine sont de véritables Big States — l'Europe en est absente
- Comprendre cette architecture est indispensable pour lire l'actualité géopolitique et technologique
1. Le déclic : quand la réalité rattrape la fiction
En 2024, Elon Musk dévoile Grok, son IA « anti-woke », concurrente directe de ChatGPT. La même année, xAI lève 6 milliards de dollars pour construire le plus grand cluster de calcul au monde à Memphis, Tennessee. Pendant ce temps, Starlink de SpaceX fournit l'accès à Internet à l'armée ukrainienne, et Palantir signe des contrats de plusieurs milliards avec le Pentagone pour ses systèmes de ciblage algorithmique.
Un même fil relie ces événements : des entreprises privées exercent des fonctions qui étaient, il y a vingt ans encore, l'apanage exclusif des États.
Ce n'est pas une théorie du complot. C'est une architecture du pouvoir que la politologue Asma Mhalla a baptisée le Diléviathan — fusion du Léviathan de Thomas Hobbes et du pouvoir des géants technologiques.
« Le pouvoir est désormais bicéphale et mutagène. Léviathan a deux têtes, l'une orchestre le chaud pendant que l'autre code le système. »
— Asma Mhalla, Cyberpunk : le nouveau système totalitaire (Seuil, 2025)
2. Le concept : un pouvoir à deux têtes
2.1. D'où vient le Diléviathan ?
Le terme est forgé par Asma Mhalla dans son premier ouvrage, Technopolitique : comment la technologie fait de nous des soldats (Seuil, 2022). Il combine :
- Léviathan : la figure du monstre biblique reprise par Thomas Hobbes (Léviathan, 1651) pour symboliser l'État souverain, détenteur du monopole de la violence légitime
- Big Tech : les géants technologiques (Meta, Alphabet, Amazon, Microsoft, X-Corp) qui ont acquis une puissance économique, diplomatique et informationnelle inédite
« La nouveauté est que les Big Tech sont devenues propriétaires des infrastructures civilisationnelles : données, information, capacité militaire, et même l'intime. »
— Asma Mhalla, conférence Cyberpunk
2.2. Les deux têtes
Asma Mhalla distingue rigoureusement deux concepts, qu'elle emprunte à Raymond Aron :
| Tête | Type | Logique | Exemple |
|---|---|---|---|
| Big State | Pouvoir vertical | Souveraineté, contrôle territorial, régalien | États-Unis, Chine |
| Big Tech | Puissance horizontale | Projection, infrastructure, données | Google, Meta, SpaceX, Palantir |
« Pouvoir n'est pas puissance forcément, ce sont deux choses différentes. Le pouvoir est vertical, étatique, régalien. La puissance est horizontale, elle se projette. Les Big Tech ont de la puissance, les États ont (encore) le pouvoir. »
— Asma Mhalla, conférence Technopolitique, Mollat Bordeaux
2.3. Seuls deux Big States dans le monde
Asma Mhalla est très claire sur ce point :
« Dans le monde, vous n'avez que deux Big State : les États-Unis et la Chine. »
— Conférence Cyberpunk
Pourquoi ? Parce qu'un Big State est un État qui combine :
- Une puissance technologique indigène (GAFAM, BATX)
- Une capacité de projection militaire et économique globale
- Une relation codépendante avec ses géants technologiques — ni fusion, ni séparation
La conséquence est brutale : l'Europe ne fait pas partie du jeu. Comme le résume Asma Mhalla :
« Les Big Tech émergent uniquement là où il y a un Big State. L'Europe n'a ni acteur technologique majeur, ni stratégie de puissance. »
— Conférence Technopolitique
3. Dans le réel : le Diléviathan en action
3.1. L'Ukraine : le laboratoire
La guerre en Ukraine a été le premier conflit où le Diléviathan s'est déployé à grande échelle :
- Starlink (SpaceX/Elon Musk) : infrastructure de communication essentielle à l'armée ukrainienne, contrôlée par un homme seul
- Palantir (Peter Thiel) : logiciel de ciblage militaire utilisé par le Pentagone et l'Ukraine
- Microsoft et Amazon : cloud militaire (JEDI, JWCC) pour les données de défense
« Il n'y a pas de grand complot — plutôt des alliances objectives selon les domaines : coopération sur le militaire, conflit sur la régulation des réseaux sociaux et les monopoles. »
— Asma Mhalla, conférence Technopolitique
3.2. Le système Elon Musk
Asma Mhalla consacre un chapitre entier de Technopolitique à ce qu'elle appelle le système Elon Musk, articulé autour de 3T :
« Le système Elon Musk s'articule autour de 3T : trolling, technologie totale, technopolitique. »
— Technopolitique, page 72
| Pilier | Description | Exemple |
|---|---|---|
| Trolling | Provocation comme levier de marché et politique | Rachat de Twitter/X, tweets sur les marchés |
| Technologie totale | Vision englobante couvrant plusieurs secteurs | Tesla, SpaceX, xAI, Neuralink, Starlink |
| Technopolitique | Redéfinition des rapports de force privé/public | Contrats militaires, diplomatie Starlink |
« Elon Musk, c'est un patchwork identitaire : mélange d'accélérationnisme, de contre-culture antisystème, et d'une psychologie similaire à Trump et Poutine — ego fragile, besoin de reconnaissance. »
— Asma Mhalla, conférence Technopolitique
3.3. La tech-diplomatie
L'un des symptômes les plus frappants du Diléviathan est l'émergence de la techplomacy ou tech-diplomatie. Les Big Tech mènent leur propre politique étrangère :
- Meta négocie directement avec les gouvernements sur la modération des contenus
- Google quitte ou s'adapte aux marchés chinois et russes
- SpaceX décide unilatéralement où Starlink est actif ou non dans les zones de conflit
Shoshana Zuboff, dans The Age of Surveillance Capitalism (2019), décrit comment ces entreprises ont cessé d'être de simples acteurs économiques pour devenir des « pouvoirs privés » exerçant des fonctions régaliennes.
4. Et demain ? — Trois scénarios
Scénario 1 : La fusion autoritaire
Le Diléviathan se resserre : Big State et Big Tech fusionnent en un seul système de contrôle. Asma Mhalla l'évoque sous le nom de scénario maximaliste dans Cyberpunk : des « safe spheres » personnalisées, une marchandisation du réel fragmenté, un enfermement cognitif total.
Scénario 2 : La régulation conflictuelle
Les États tentent de reprendre le contrôle. L'AI Act européen, le Digital Markets Act, et les poursuites antitrust américaines en sont les prémices. Mais comme le note Asma Mhalla, ces réponses sont celles du XXe siècle face à un phénomène du XXIe.
Scénario 3 : La démocratie symbiotique
Asma Mhalla propose dans les derniers chapitres de Technopolitique une démocratie symbiotique : une cogouvernance entre citoyens, États et technologies, autour d'une souveraineté solidaire élargie. Les plateformes deviendraient des transporteurs publics (common carriers), soumis à une gouvernance transparente.
« La vraie boîte noire n'est pas l'algorithme — c'est la gouvernance. »
— Asma Mhalla, conférence Technopolitique
Cet article s'appuie sur les travaux d'Asma Mhalla (Technopolitique, Seuil 2022 et Cyberpunk : le nouveau système totalitaire, Seuil 2025) ainsi que sur ses conférences disponibles sur YouTube.
Publié le 3 août 2026 par Christophe Wiest
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