Diléviathan
Ingérences étrangères : à un an de la présidentielle, la guerre cognitive a déjà commencé

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Ingérences étrangères : à un an de la présidentielle, la guerre cognitive a déjà commencé

24 août 2026·ingerencesguerre-cognitivedesinformationdileviathan
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Trois candidats visés en dix jours. Édouard Philippe, Raphaël Glucksmann, puis Gabriel Attal : à l'été 2026, les opérations d'ingérence numérique étrangère se sont invitées dans la campagne présidentielle avec une intensité inédite. Faux reportages, fausses unes de médias français, publications coordonnées sur X, accusations mensongères : les réseaux liés à la Russie sont à l'œuvre, selon les autorités. La question n'est plus de savoir si la présidentielle de 2027 sera la cible de ces opérations, mais comment la France y fera face.

Des opérations documentées

Le cas le plus emblématique concerne Raphaël Glucksmann. Le 6 août, le parquet de Paris a ouvert une enquête sur des soupçons d'ingérence russe le visant, après la diffusion d'un faux reportage. Les investigations, confiées à la brigade de lutte contre la cybercriminalité, doivent vérifier si le probable candidat social-démocrate, critique virulent de Vladimir Poutine, a été la cible du groupe prorusse Storm-1516, piloté par le GRU.
Gabriel Attal a été visé par une campagne attribuée, avec un niveau de confiance élevé, au réseau Matriochka. Le mode opératoire est rodé : de fausses unes reprenant les codes graphiques de plusieurs médias français, des publications coordonnées sur X, des accusations souvent grossières, dont une prétendait qu'il présentait les premiers signes de la maladie de Parkinson.

La continuation de la politique par d'autres moyens

L'épigraphe du chapitre Sémaphore de Diléviathan cite Carl von Clausewitz : la guerre n'est que la simple continuation de la politique par d'autres moyens. Les ingérences numériques sont exactement cela : la continuation de la politique étrangère par des moyens qui ne sont plus militaires, mais informationnels. Le roman met en scène cette guerre invisible dès son ouverture, dans un monde où les récits sont fabriqués et où les médias sont devenus des armes.
Asma Mhalla, dans Technopolitique : comment la technologie fait de nous des soldats, formalise cette intuition : la guerre cognitive ne se gagne pas sur le terrain militaire, mais dans les esprits. La technologie fait de nous des soldats, souvent sans que nous le sachions, parce qu'elle transforme nos pratiques quotidiennes en champs de bataille. Nos navigations, nos partages, nos indignations deviennent les vecteurs d'opérations que nous servons sans le vouloir.

Pourquoi ces opérations fonctionnent malgré leur grossièreté

Le paradoxe apparent tient dans les chiffres. Pris isolément, ces montages paraissent maladroits : l'équipe du secrétaire général de Renaissance affirme que les contenus visant Gabriel Attal ont été vus, au mieux, entre 50 000 et 60 000 fois.
Leur efficacité ne tient pourtant pas à leur crédibilité, mais à leur capacité à être repris par les médias. Un faux reportage suffisamment réaliste, une fausse une suffisamment proche des codes d'un grand média, et la mécanique de reprise fait le reste. La dénonciation devient elle-même un vecteur de propagation.
Rayna Stamboliyska, experte en menaces cyber rattachée au centre internet et société du CNRS et fondatrice du cabinet RS Strategy, invite à la prudence. Elle distingue l'influence, comparable à celle exercée par la propagandiste pro-Kremlin Xenia Fedorova, de l'ingérence, qui consiste à influer de manière occulte sur le débat public. Surtout, elle alerte sur le risque de voir des politiques s'autoproclamer victimes, détournant l'attention de la responsabilité de l'État à protéger le débat public.
Cette prudence fait écho à la vigilance du roman. Dans Diléviathan, la manipulation ne vient jamais d'un seul coup de théâtre, mais d'une accumulation de micro-événements dont le sens n'apparaît qu'après coup. Le chapitre La Diffusion décrit un moment où une vérité tente de se frayer un chemin dans un espace saturé de récits concurrents. C'est précisément la difficulté de la lutte contre les ingérences : distinguer le vrai du faux quand les deux circulent à la même vitesse.

Le rôle des institutions

Face à ces menaces, la France dispose de Viginum, le service Vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères. Créé en 2021, il détecte, analyse et documente les opérations d'ingérence. Son travail est réel, ses rapports documentés.
Mais le rapport de force est inégal. Les opérateurs russes disposent de moyens considérables et d'une capacité d'adaptation rapide. L'IA générative a abaissé le coût de fabrication de contenus réalistes : clonage vocal, images truquées, faux reportages. John Hultquist, chef analyste chez Google Threat Intelligence, souligne que l'IA rend les contenus plus naturels, même si l'élargissement des campagnes accroît leur signature numérique et donc leur détectabilité.
Viginum fait ce qu'il peut avec les moyens qu'il a. Mais la détection ne suffit pas : il faut la coopération des plateformes pour retirer les contenus, l'action judiciaire pour identifier les responsables, et une éducation du public pour rendre les manipulations moins efficaces.

Une campagne sous influence

Le calendrier est désormais connu : la présidentielle se tiendra en avril 2027. Les opérations d'ingérence vont s'intensifier. Les précédents électoraux montrent que les périodes de campagne concentrent les tentatives.
La réponse ne peut pas être uniquement technique. Elle suppose une société civile informée, des médias capables de vérifier rapidement les contenus viraux, des plateformes qui appliquent leurs règles avec constance, et des institutions qui documentent sans céder à la panique comme à la complaisance.
La guerre cognitive a déjà commencé, et elle ne se gagnera pas avec des déclarations. Elle se gagnera avec de la méthode, de la transparence et de la persévérance. Les opérateurs étrangers testent en permanence les failles du système démocratique français. Le seul moyen de les dissuader est de leur démontrer que leurs tentatives seront documentées, attribuées et sans effet durable.
Ce qu'il faut retenir :

  • l'ingérence est la continuation de la politique par d'autres moyens
  • la grossièreté des montages n'empêche pas leur reprise par les médias
  • détection, documentation, éducation : la transparence est l'arme principale

La question n'est pas de savoir si la présidentielle sera attaquée. Elle est de savoir si la France saura, comme le héros de Diléviathan, reconnaître la guerre dans ce qui se présente comme une simple conversation.


Sources

Quand les victimes d'ingérences étrangères « glissent vers la communication politique » — Mediapart
À moins d'un an de la présidentielle, les ingérences étrangères apparaissent — Mediapart

Publié le 24 août 2026 par Christophe Wiest