Diléviathan
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Chapitre 21

La Cathédrale Encore

Publié le 26 août 2026

« Imaginez maintenant un homme qui soit privé de ses êtres chers, de sa maison, de ses habits, de tout enfin, littéralement de tout ce qu'il possède : ce sera un homme vide, réduit à la souffrance et au besoin, dénué de tout discernement et de tout jugement, car il arrive facilement, à qui a tout perdu, de se perdre lui-même. »

— Primo Levi, Si c'est un homme, chapitre 1 (« Le voyage »)

Mai, J+2, deux jours après l'élection

Note de l'auteur. Le siège de VIVRE à La Défense a été conçu selon les principes de la sécurité par couches hérités du programme nucléaire français. Chaque couche est indépendante, redondante, et conçue pour ralentir plutôt que pour arrêter. La théorie est qu'un attaquant finira toujours par faire une erreur — il suffit de lui donner le temps de la commettre.


La voiture roulait dans Paris vide.

Deux heures du matin. Les rues étaient des couloirs d'asphalte déserts, les feux rouges clignotaient pour personne. Gabriel fixait les immeubles endormis : volets fermés, fenêtres noires, des vies qui continuaient sans savoir.

Fatima conduisait en silence.

Ses mains sur le volant étaient calmes. Pas de tremblement. Pas de tension dans les doigts. Elle fixait la route comme si c'était un trajet quotidien, comme si elle allait au travail.

— Tu fais ça souvent ? demanda Gabriel.

— Quoi ?

— Conduire à deux heures du matin pour aller pirater une multinationale.

Elle sourit à peine.

— C'est la première fois.

— Tu as l'air habituée.

— Je suis habituée à avoir peur. Ça aide.

La voiture tourna sur le boulevard circulaire. La Défense apparut devant eux : une forêt de verre et d'acier, des tours qui montaient vers le ciel noir. La plupart étaient sombres. Mais au sommet de la plus haute, le logo VIVRE brillait en bleu électrique.

Un œil qui veillait sur la ville.

Gabriel sentit sa bouche devenir sèche.

— Il est toujours allumé ?

— Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dit Fatima. — Même le dimanche. Même à Noël. Le PDG dit que c'est pour rappeler aux gens qu'ils sont surveillés.

— C'est une menace ?

— C'est une promesse.

Elle se gara dans une rue latérale, à deux cents mètres de l'entrée principale. Coupa le moteur. Le silence tomba comme une chape.

— On y va, dit-elle.


Ils marchèrent vers la tour.

Le vent soufflait entre les buildings, froid et sec, charriant des papiers morts sur le bitume. Les lampadaires jetaient des cercles de lumière orange sur le trottoir. Gabriel comptait ses pas.

Un. Deux. Trois.

Sa respiration était trop rapide.

Quatre. Cinq. Six.

Il fallait la ralentir.

Sept. Huit. Neuf.

Fatima s'arrêta devant la porte vitrée de l'entrée secondaire. Un petit hall, une banque d'accueil vide, un tourniquet avec un lecteur de badge. Rien d'impressionnant. Rien qui ressemblait à un bunker.

— La sécurité est invisible, avait dit Yannick. — C'est le principe. Plus c'est banal, plus les gens passent sans poser de questions.

Fatima tira son badge de sa poche. Un rectangle blanc, usé, la photo tellement vieille qu'on ne voyait plus son visage.

— Ça marche encore ? demanda Gabriel.

— On va voir.

Elle passa le badge sur le lecteur.

Un bip vert.

Le tourniquet s'ouvrit.

Elle se retourna vers lui, un sourire tendu sur les lèvres.

— Trop de paperasse.

Ils entrèrent.


Le hall était vide.

Des plantes vertes dans des pots en terre cuite. Un canapé en cuir noir. Une réceptionniste absente : son poste était éteint, l'écran noir.

Fatima traversa le hall d'un pas sûr. Elle connaissait chaque recoin : le coin où les livreurs déposaient les colis, la porte qui grinçait, la fissure dans le carrelage près de l'ascenseur.

— J'ai travaillé ici sept ans, murmura-t-elle. — Je connais cet endroit mieux que ma propre maison.

— Pourquoi tu es partie ?

— J'ai posé trop de questions.

Elle appuya sur le bouton de l'ascenseur.

Les portes s'ouvrirent.

— Le centre de données est au sous-sol, dit-elle. — Niveau -3. Accès restreint.

— Et la première couche ?

— On vient de la passer. Le badge. Elle entra dans l'ascenseur. — La deuxième commence dans le couloir.


L'ascenseur descendit.

Les chiffres défilaient sur l'écran. RDC. -1. -2.

L'ascenseur s'arrêta.

Les portes coulissèrent sur un couloir blanc.

Long. Étroit. Éclairé par des néons au plafond.

Au bout du couloir, une porte métallique.

Entre eux et la porte, une zone vide.

— La deuxième couche, dit Fatima. — Le couloir analyse ta démarche. Ta posture. Tes micro-mouvements. Si tu marches comme un employé, les capteurs restent verts. Si tu marches comme un intrus, ils deviennent rouges et les portes se verrouillent.

Il avait l'air inoffensif. Juste un couloir.

— Et comment je marche comme un employé ?

— C'est pour ça, dit-elle en sortant un boîtier métallique de sa poche. Pas plus grand qu'un téléphone. Yannick avait passé des heures à le calibrer.

— Accroche ça à ta ceinture, dit-elle.

Il prit le boîtier. Il était froid. Lourd.

— Qu'est-ce que ça fait ?

— Ça émet un signal qui imite le schéma de mouvement d'un cadre dirigeant. Un type du département juridique. Yannick a trouvé son profil dans les fichiers de Solène.

— Et si ça ne marche pas ?

— Alors on est morts.

Gabriel accrocha le boîtier à sa ceinture.

Il jaugea la distance.

Soixante mètres. Peut-être soixante-dix.

— Je marche à côté de toi ? demanda Fatima.

— Non. Tu restes ici. Si je déclenche l'alarme, tu t'en vas.

— Gabriel...

— C'est ce qu'on a dit. Je suis le seul qui peut entrer.

Elle le dévisagea.

Ses yeux disaient quelque chose qu'elle ne disait pas.

— Bonne chance, murmura-t-elle.

Il inspira.

Il expira.

Il marcha.


Ses pas résonnaient dans le couloir.

Clac. Clac. Clac.

Ses semelles sur le carrelage. Le bruit était trop fort. Trop net. Chaque pas était une déclaration.

Il essaya de marcher plus doucement.

Clac. Clac.

Les néons bourdonnaient au-dessus de lui. L'air était sec, climatisé, presque froid. Un air de machine, pas d'hommes : du plastique, du métal, des serveurs qui tournaient dans le silence, pour personne.

Il inspecta les murs.

Des capteurs. Partout. Des petites lentilles noires encastrées dans le plafond, des lignes de LED vertes qui couraient le long des plinthes.

Ils me regardent.

Ils m'analysent.

Ils savent qui je suis.

Mais les LED restaient vertes.

Il continua.

Vingt mètres.

Trente.

Sa nuque était chaude. Sa respiration s'accélérait malgré lui.

Calme.

Ralentis.

Marche comme un cadre juridique.

Comment marche un cadre juridique ?

Il ne savait pas.

Il essaya d'imaginer un homme en costume, un attaché-case à la main, qui traversait ce couloir tous les jours sans y penser. Les épaules droites. Le regard vide. Les pas mécaniques.

Il essaya de devenir cet homme.

Quarante mètres.

Cinquante.

La porte métallique se rapprochait. Il voyait les reflets sur sa surface, le petit clavier lumineux à côté.

Soixante mètres.

Il arriva devant la porte.

Les LED étaient toujours vertes.

Il expira.

Ça a marché.

Il posa sa main sur la porte.

Elle s'ouvrit.


La troisième couche était une porte blindée.

Pas de poignée. Pas de serrure visible. Juste un écran tactile encastré dans le métal, avec un clavier numérique.

Fatima l'avait rejoint.

— Le code change toutes les douze heures, dit-elle. — Généré par un algorithme propriétaire. Même les employés ne le connaissent pas à l'avance — ils reçoivent une notification sur leur téléphone le matin.

— Et Elias a prédit le code ?

— Il a passé trois semaines à analyser l'algorithme. À partir des données de Solène, il a reconstruit la fonction de génération.

Elle tira une feuille de papier pliée de sa poche.

— Le code pour cette fenêtre. 23:00 à 11:00.

Gabriel prit la feuille.

Des chiffres. Une suite de douze caractères.

7-4-2-9-1-8-3-6-5-0-2-7

Il les mémorisa.

— Tu es sûr ? demanda Fatima.

— Non.

Il fit face au clavier.

Ses doigts tremblaient légèrement.

7.

4.

2.

9.

1.

8.

3.

6.

5.

0.

2.

7.

Il appuya sur Entrée.

Un silence.

Un bip vert.

La porte coulissa avec un claquement hydraulique.

Derrière elle, l'obscurité.


Il entra dans la salle des serveurs.

Et il s'arrêta.

C'était immense.

Des rangées de serveurs s'étendaient à perte de vue, alignées comme des tombes dans un cimetière. Des lumières bleues clignotaient sur chaque unité : des milliers de petites étoiles qui pulsaient dans l'obscurité.

L'air était froid. Un froid artificiel, mécanique, qui le fit frissonner. L'ozone, âcre et électrique, lui piquait les narines. Le bourdonnement des ventilateurs était constant, une basse continue qui vibrait dans ses os.

C'est une cathédrale, pensa-t-il.

Une cathédrale de données.

Il avança entre les rangées.

Les serveurs étaient plus hauts que lui. Des murs de métal noir, de câbles bleus et jaunes qui couraient le long des racks. Des lumières LED qui clignotaient en rythme : vert, bleu, vert, bleu.

Il cherchait le routeur central.

Yannick avait dessiné un plan sur une serviette en papier, la veille au soir. Un schéma approximatif, des flèches, des notes griffonnées.

"Le routeur principal est au centre de la salle. Tu le reconnaîtras — c'est le seul qui a une console de maintenance."

Gabriel compta les rangées.

Trois. Quatre. Cinq.

Il tourna à gauche.

Six. Sept.

Il le vit.

Au centre de la salle, un rack plus grand que les autres. Une console montée sur un bras articulé. Un écran noir. Un clavier.

Le routeur central.

Il s'approcha.

Ses pas résonnaient sur le sol métallique.

Il déclipsa le panneau avant du rack.

À l'intérieur, des câbles. Des dizaines de câbles de toutes les couleurs, qui partaient dans toutes les directions. Un enchevêtrement de cuivre et de plastique.

Il chercha le port USB.

Yannick avait dit : "Le port est caché derrière le troisième câble orange en partant de la gauche. Tu le verras : il est marqué d'un petit autocollant blanc."

Gabriel compta.

Un. Deux. Trois.

Il écarta le câble orange.

Le port était là.

Petit. Blanc. Un autocollant à côté, avec un code à six chiffres écrit au feutre noir.

Il extirpa le dispositif de Solène de sa poche.

Un boîtier noir, pas plus grand qu'une clé USB, étonnamment dense. Froid. Un connecteur à une extrémité, un petit bouton sur le côté.

"Tu le branches. Tu appuies sur le bouton. Tu attends que la lumière devienne verte. Et tu t'en vas."

Il inséra le dispositif dans le port.

Un déclic.

Il appuya sur le bouton.

Une lumière rouge clignota.

Rouge. Rouge. Rouge.

Il attendit.

Les secondes passaient.

Rouge. Rouge.

Rouge.

Vert.

La lumière devint verte.

Le virus se déployait.

Gabriel expira.

Ça marche.

Ça marche vraiment.

Il recula d'un pas.

Et l'alarme sonna.


Un hurlement.

Pas une sirène : un hurlement. Un son aigu, strident, qui lui traversa le crâne comme une aiguille.

Les lumières bleues des serveurs devinrent rouges.

Toutes en même temps.

Un flash rouge qui inondait la pièce.

Et puis la voix.

— Accès non autorisé détecté. Protocoles de sécurité engagés.

Une voix féminine. Calme. Neutre. Comme une hôtesse d'aéroport qui annonçait un retard.

Gabriel leva les yeux.

Une caméra, au plafond, était pointée directement sur lui.

Petite. Noire. Une lentille qui le regardait, impassible.

Elle m'a vu.

Depuis le début.

Elle attendait.

Son cœur battait dans ses oreilles.

Le hurlement de l'alarme continuait.

— Veuillez vous identifier auprès du personnel de sécurité.

Il fixa le dispositif.

La lumière était toujours verte.

Le virus se déployait toujours.

Combien de temps ?

Combien de temps pour finir ?

Yannick avait dit : "Trois minutes. Peut-être quatre."

Il avait branché le dispositif il y a trente secondes.

Deux minutes trente.

Peut-être trois.

Trop long.

Il entendit des pas.

Plusieurs personnes. Qui couraient. Dans le couloir.

Ils arrivent.

Il regarda la porte.

Il contempla le dispositif.

Il regarda les serveurs.

Je peux fuir.

Je peux rester.

Je peux...

Le hurlement de l'alarme.

Les pas qui se rapprochaient.

La lumière verte qui clignotait.

Il ne bougea pas.