Diléviathan
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Chapitre 20

La Préparation

Publié le 25 août 2026

« Le moyen de la dissuasion n'est pas le moyen de faire la guerre, mais d'empêcher qu'elle ait lieu. »

— Raymond Aron, Penser la guerre, Clausewitz, 1976

Mai, J+1, lendemain de l'élection

Note de l'auteur. Le concept de couche de sécurité dans les systèmes d'information de VIVRE s'inspire des travaux de Bruce Schneier sur la sécurité en profondeur. La faille dans le générateur de nombres aléatoires est une attaque documentée dans la littérature sur la cryptographie — les générateurs pseudo-aléatoires utilisés dans les systèmes embarqués présentent souvent des biais statistiques exploitables.


L'air de la cave était lourd de ciment humide et de poussière de plâtre.

Zara poussa la porte en métal. La lumière du plafonnier vacilla, révélant trois visages tournés vers eux. Gabriel s'immobilisa sur le seuil, la main sur le cadre, les doigts crispés sur la peinture écaillée.

Vernet avait gagné. Les résultats étaient tombés la veille au soir : une vague bleue, nette, sans appel. Gabriel les avait appris dans la cave, sur le petit écran que Zara avait branché à une antenne bricolée. Personne n'avait réagi quand les chiffres étaient tombés. Les visages s'étaient figés, puis chacun avait repris son travail.

— C'est lui, dit Zara.

Un homme d'une quarantaine d'années se redressa. Il portait des lunettes à fines montures et un sweat-shirt gris troué au coude. Ses mains étaient tachées de graisse : des ongles noirs, des cuticules abîmées.

— Yannick, dit-il en tendant la main.

Gabriel la serra. La peau était calleuse, les doigts épais.

— Fatima.

La femme qui parlait se tenait dans un coin, sur un tabouret pliant. Elle avait un visage carré, des cheveux gris coupés court, et des yeux qui ne cillaient pas. Elle portait l'uniforme bleu foncé des agents de sécurité VIVRE : ou ce qui en restait. Le badge était retiré. Une tache plus claire sur le tissu marquait l'emplacement.

— Elias.

Le garçon était assis par terre, entouré de câbles et d'écrans. Il avait peut-être quinze ans. Peut-être seize. Impossible de savoir. Il leva les yeux une seconde, hocha la direction de Gabriel, puis replongea dans ses écrans.

— Il travaille toujours comme ça, dit Yannick. — Si tu veux son attention, il faut lui poser une question sur le protocole IP.

Gabriel observa le garçon. Les doigts bougeaient sur le clavier, rapides, précis, comme ceux d'un pianiste.

— Il est bon ?

— Le meilleur que j'aie jamais vu, dit Yannick. — Et j'ai formé des ingénieurs réseau pendant vingt ans.

Zara ferma la porte derrière Gabriel. Le verrou claqua. Le bruit résonna dans la pièce, se répercuta sur les murs de parpaing.

— On n'a pas beaucoup de temps, dit-elle.

Elle s'assit à une table en bois, posa ses mains à plat sur la surface. Gabriel remarqua qu'elle avait les jointures blanches.

— Explique-leur ce que tu as vu.

Gabriel parla.

Il parla de la clé USB. De Solène. Du message. Des noms. Des dates. Des prédictions.

Il parla de sa mère.

Il parla de la tour, debout dans la lumière du matin, et de cet œil lumineux qui la regardait — qui les regardait.

Quand il eut fini, personne ne parla pendant un long moment.

Yannick enleva ses lunettes, les essuya sur son sweat-shirt.

— Merde, dit-il.

Fatima ne souffla mot. Elle regardait Gabriel avec ses yeux qui ne cillaient pas.

Elias releva la tête.

— La clé cryptographique, dit-il. Elle change toutes les douze heures.

Gabriel l'observa.

— Tu es au courant ?

— Je surveille le trafic depuis six mois. Le générateur de nombres aléatoires a un biais.

Il tapota sur son clavier. Un graphique apparut sur l'écran : une courbe qui montait, descendait, montait encore, avec des pics irréguliers.

— Regarde. La distribution n'est pas uniforme. Elle favorise les nombres pairs entre 3 heures et 15 heures.

— Pourquoi ? demanda Gabriel.

Elias haussa les épaules.

— Mauvaise implémentation. Peut-être une bibliothèque open source modifiée. Peut-être une contrainte matérielle. Peut-être une backdoor intentionnelle.

— Une backdoor ?

— Quelqu'un qui a laissé une porte ouverte pour lui-même.

Zara se pencha.

— Tu peux prédire la clé ?

— Pour une fenêtre de douze heures, oui.

— Laquelle ?

— Dimanche. 3 heures du matin à 15 heures.

Elle consulta Yannick du regard.

— On peut le faire à ce moment-là ?

Il compta sur ses doigts.

— La sécurité est réduite le dimanche. Les gardes sont moins nombreux. Les rotations sont plus longues.

— Pourquoi ?

— Parce que VIVRE croit que Dieu se repose le dimanche.

Fatima parla pour la première fois depuis l'arrivée de Gabriel.

— Le système biométrique, dit-elle. Je peux le contourner.

Tout le monde pivota vers elle.

— J'ai gardé mes accréditations.

Zara plissa les yeux.

— Depuis combien de temps tu es partie ?

— Deux ans.

— Et ils n'ont pas désactivé tes identifiants ?

Fatima sourit. C'était un sourire qui ne touchait pas ses yeux.

— VIVRE ne désactive jamais les anciens employés. Trop de paperasse. Trop de procédures. Trop de coûts.

— Et si quelqu'un vérifie ?

— Ils vérifient une fois par an. Le dernier audit date de trois mois.

Gabriel serra ses mains en poings.

— La couche comportementale, dit-il. — Comment on la contourne ?

Yannick se dressa, alla dans un coin de la pièce, souleva une bâche. En dessous, il y avait un appareil en acier de la taille d'un boîtier de disque dur, avec des câbles qui pendaient de tous les côtés.

— J'ai construit ça, dit-il. Ça imite le schéma comportemental d'un cadre VIVRE.

— Qu'est-ce que ça veut dire ?

— Ça veut dire que les capteurs de la tour détectent la façon dont tu marches, dont tu respires, dont ton cœur bat. Ils comparent ça à une base de données de profils autorisés.

Il tapota l'appareil.

— Celui-ci émet un signal qui imite le profil d'un vice-président.

— Lequel ?

— Jacques Moreau. Division des opérations.

— Il est mort ?

Yannick hésita.

— Pas encore.

Gabriel comprit.

— Tu veux que je porte ce truc ?

— Oui.

— Et si ça ne marche pas ?

Yannick consulta Zara du regard.

Zara fixa Gabriel.

— Alors tu seras seul, dit-elle.


Les heures passèrent.

Gabriel s'installa sur un lit de camp, dans un coin de la cave. Il observait les autres travailler. Yannick soudait des fils. Fatima étudiait un plan de la tour, les doigts courant sur les lignes bleues comme si elle lisait le braille. Elias tapait, tapait, tapait, les yeux rivés sur son écran.

Zara parlait au téléphone, la voix basse, les mots rapides.

Gabriel écoutait.

Il écoutait les bruits de la cave.

La ventilation qui ronronnait.

Les gouttes d'eau qui tombaient quelque part, régulières, comme un métronome.

Le souffle des autres.

Il pensa à sa mère.

Il se souvint de la dernière fois qu'il l'avait vue, debout sur le seuil de la porte, les mains croisées sur son ventre, les doigts serrés sur le tissu de sa robe.

Il réfléchit à ce qu'il allait faire.

Il mesura ce qui lui échapperait.

Il imagina ce qu'il gagnerait, peut-être.

Il n'aurait su dire si c'était la peur ou autre chose.

Yannick s'approcha et s'assit à côté de lui. Il tendit une tasse de café.

— Tiens.

Gabriel prit la tasse. Elle était chaude. Il but une gorgée. Le café était amer, trop fort, avec un goût de brûlé.

— C'est dégueulasse, dit Gabriel.

— Oui, dit Yannick. — C'est fait exprès. Comme ça tu ne bois pas trop et tu restes éveillé.

Ni l'un ni l'autre ne parla, un moment.

— Tu as peur ? demanda Yannick.

Gabriel fixa le café.

— Oui.

— Bien.

— Pourquoi ?

Yannick haussa les épaules.

— Parce que les gens qui n'ont pas peur font des erreurs. Les gens qui ont peur font attention.

Il but une gorgée de son café.

— Et parce que la peur, c'est le signe que tu sais ce que tu risques.

Gabriel soutint son regard.

— Et toi ?

— Quoi, moi ?

— Tu as peur ?

Yannick contempla ses mains. Les doigts tachés de graisse. Les cicatrices sur les phalanges.

— Tous les jours.

— Et tu continues quand même ?

— Oui.

— Pourquoi ?

Yannick vida sa tasse.

— Parce que j'ai une fille. Et parce que je ne veux pas qu'elle grandisse dans un monde où son avenir est écrit par un algorithme.

Il se mit debout.

— Et toi, Gabriel ?

Gabriel ne répondit pas.

Yannick retourna à son travail.


Fatima le rejoignit une heure plus tard.

Elle tenait un badge dans sa main. Un badge VIVRE, avec une photo, un nom, un code-barres.

— Tiens.

Gabriel prit le badge. La photo était la sienne. Le nom était un nom qu'il ne connaissait pas.

— Qui est-ce ?

— Un employé de la maintenance. Il travaille le dimanche. Il a accès à tous les étages.

— Et lui ?

— Il est en vacances. Il ne le saura pas.

Gabriel examina la photo. Il avait l'air plus jeune sur l'image. Plus propre. Plus innocent.

— Ça va marcher ?

Fatima le dévisagea avec ses yeux qui ne cillaient pas.

— Le système biométrique, oui. Le système comportemental, peut-être. Le système cryptographique, on verra.

— Et si ça ne marche pas ?

— Alors tu seras seul.

C'était la même phrase que Zara avait dite.

Gabriel serra le badge dans sa main.


Elias ne vint pas le trouver.

Il ne bougea pas de sa place, assis par terre, entouré de câbles et d'écrans, les doigts sur le clavier, les yeux sur le code.

Gabriel s'approcha de lui.

— Elias.

Le garçon redressa la tête.

— Quoi ?

— Tu es sûr pour la clé ?

Elias le fixa comme s'il venait de lui demander si le ciel était bleu.

— Oui.

— Comment tu peux être sûr ?

Elias soupira. Il pivota vers son écran, tapota quelques touches. Un graphique apparut : une série de points qui formaient une courbe parfaitement régulière.

— Regarde. Le générateur produit des nombres pseudo-aléatoires. Mais il y a un pattern. Un biais statistique. Une préférence pour certaines valeurs.

— Et tu peux exploiter ça ?

— Oui.

— Pourquoi VIVRE n'a pas corrigé le bogue ?

Elias haussa les épaules.

— Peut-être qu'ils ne l'ont pas vu. Peut-être qu'ils l'ont vu et qu'ils s'en fichent. Peut-être que c'est intentionnel.

— Qu'est-ce que tu veux dire ?

Elias le dévisagea.

— Peut-être que quelqu'un a laissé une porte ouverte. Pour lui-même. Pour pouvoir revenir quand il veut.

Un frisson lui parcourut le dos.

— Qui ?

Elias haussa les épaules.

— Je ne sais pas. Mais si je peux le voir, d'autres peuvent le voir aussi.

Il se remit face à son écran.

— Maintenant, laisse-moi travailler. J'ai besoin de calculer la clé exacte.

Gabriel recula.

Il se rassit sur le lit de camp.

Il fixa le badge dans sa main.

Il observa les autres.

Yannick qui soudait.

Fatima qui étudiait les plans.

Elias qui tapait.

Zara qui parlait au téléphone.

Ils étaient cinq.

Cinq contre une tour.

Cinq contre un système qui pouvait prédire l'avenir.

Cinq contre un algorithme capable de prédire leurs actes avant même qu'ils les fassent.

Il pensa à Solène.

Il revit ce qu'elle avait accompli.

Il mesura ce qu'elle avait sacrifié.

Il se souvint de ce qu'elle lui avait demandé de faire.

Il ignorait si c'était possible.

Il doutait que ce fût juste.

Mais une chose était sûre.

Il allait essayer.


La nuit tomba.

Zara éteignit la lumière principale. Une seule ampoule brillait encore, dans un coin, projetant des ombres longues sur les murs.

Gabriel s'allongea sur le lit de camp. Le matelas était fin, la toile tendue sur un châssis rigide. Les ressorts s'enfonçaient sous son dos.

Il écouta les bruits de la cave.

La ventilation.

Les gouttes d'eau.

La respiration des autres.

Yannick ronflait doucement, un bruit régulier, comme une machine qui tournait au ralenti.

Fatima ne produisait aucun bruit. Elle était allongée sur un autre lit de camp, les bras croisés sur la poitrine, les yeux ouverts dans le noir.

Elias dormait par terre, enroulé dans une couverture, son ordinateur à côté de lui.

Zara, dans un coin, le dos contre le mur, les yeux fermés.

Les images défilèrent devant lui, encore.

Gabriel pensa à sa mère.

Il pensa à la maison.

Il se rappela la chaleur du four, à l'odeur du pain.

Il se remémora la façon dont elle le regardait, le matin, quand il partait.

Ses mains lui revinrent.

Il se rappela le croissant qu'il avait mangé dans cette ville, assis sur un banc, le soleil sur son visage.

Il revit en pensée la jeune femme qui lisait Orwell.

Il se souvint de ce qu'elle lisait.

Il songea à ce que ça voulait dire.

Il envisagea ce qu'il allait faire.

La peur était là, dans sa poitrine, comme un poids.

Mais il n'était pas incertain.

Il était certain de ce qu'il devait faire.

Il savait pourquoi il agissait ainsi.

Il ne savait pas si ça marcherait.

Mais il était résolu à essayer.

— Gabriel.

La voix de Zara, basse, à peine un murmure.

— Quoi ?

— Tu as peur ?

Un moment passa avant qu'il ne parle.

— Oui.

Elle bougea dans l'obscurité. Il entendit le frottement de ses vêtements contre le mur.

— Bien.

— Pourquoi ?

— Parce que les gens qui ont peur font attention.

Les mots de Yannick lui revinrent.

— Zara.

— Quoi ?

— Tu as peur ?

Silence.

— Oui.

— Pourquoi tu continues ?

Elle ne répondit pas tout de suite. Il l’entendit bouger, puis le bruit sourd de sa paume contre le mur, comme si elle cherchait un appui dans le noir.

— Parce que quelqu’un doit le faire.

— Ce n’est pas une réponse.

Elle rit doucement, un bruit sec, sans joie.

— Non.

— Alors ?

Silence.

— Parce que j’ai vu ce que VIVRE inflige aux gens.

— Tu l'as déjà affirmé.

— Oui.

— Et ?

Elle fit face à lui. Dans l'obscurité, il distinguait juste la forme de son visage, la ligne de son épaule.

— Parce que j'ai vu ce que ça fait à une personne de savoir que son avenir est déjà écrit.

— Tu l'as déjà évoqué aussi.

— Oui.

— Alors pourquoi tu le répètes ?

Elle garda le silence un moment.

— Parce que je ne sais pas l'exprimer autrement.

Gabriel fixa le plafond.

Les ombres dansaient sur le ciment.

— Zara.

— Quoi ?

— Est-ce que tu crois qu'on va réussir ?

Silence.

— Je ne sais pas.

— Mais tu continues quand même ?

— Oui.

— Pourquoi ?

Elle se leva. Il entendit ses pas sur la dalle. Elle s'approcha de son lit de camp.

— Parce que si on ne continue pas, alors ils ont gagné.

Elle s'accroupit à côté de lui.

— Et parce que j'ai promis à Solène que je le ferais.

Gabriel la dévisagea.

— Elle t'a demandé de le faire ?

— Oui.

— Quand ?

— Avant qu'elle disparaisse.

— Qu'est-ce qu'elle t'a dit ?

Un silence. Puis Zara parla.

— Elle m'a dit : "Prends soin de lui."

Quelque chose se serra dans la poitrine de Gabriel.

— Elle parlait de moi ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce que tu es important.

— Pourquoi ?

Zara soupira.

— Parce que tu es le seul qui peut y accéder.

Gabriel la fixa.

— Pourquoi moi ?

— Parce que tu n'as rien à perdre.

Sa mère lui revint.

Il pensa à la maison.

Il compta tout ce qu'il avait déjà perdu.

— Ce n'est pas vrai, dit-il.

— Quoi ?

— J'ai des choses à perdre.

— Quoi ?

Il réfléchit.

— Je ne sais pas.

Elle posa sa main sur son bras.

— Alors trouve-le. Parce que c'est la seule chose qui te permettra de continuer.

Elle se releva.

— Demain ? demanda-t-il. Pas dimanche ?
— On n'a pas six jours, dit Zara. Malik est entre leurs mains. Chaque jour qui passe, ils se rapprochent. On y va demain, même sans la sécurité du dimanche.

— Maintenant, dors. Demain, on commence.

Elle retourna dans son coin.

Gabriel resta étendu, les yeux ouverts, à regarder le plafond.

L'image de Solène s'imposa.

Il pensa à sa mère.

Il soupesa ce qu'il avait à perdre.

Il mesura ce qu'il avait à gagner.

Il ne savait pas si c'était la peur ou autre chose.

Mais il savait une chose.

Demain, il allait entrer dans la tour.

Demain, il allait essayer.

Et peut-être que ça suffirait.

Peut-être que ça ne suffirait pas.

Mais il allait essayer quand même.

La cave était silencieuse.

La ventilation ronronnait.

Les gouttes d'eau tombaient.

Et Gabriel attendit le matin.