Diléviathan
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Chapitre 19

Le Virus

Publié le 24 août 2026

« Le danger de la machine pour la société ne vient pas de la machine elle-même, mais de ce que l'homme en fait. »

— Norbert Wiener, Cybernétique et société, 1950

Mai, J-0, jour de l'élection

Les trois premiers jours, sa mère ne posa aucune question.

Elle le fit entrer dans l'appartement sans rien dire. Elle poussa le verrou. Elle tira les rideaux. Elle lui montra la chambre d'amis : un lit étroit avec un drap blanc, une armoire vide, une fenêtre qui donnait sur le jardin du voisin.

— Dors, dit-elle.

Il dormit.

Quatorze heures. Peut-être seize. Le sommeil venait par vagues, lourd et sans rêves, et quand il se réveillait, il n'avait aucune idée où il était. Le plafond était bas. Les murs étaient jaunes. Il y avait une odeur de lavande et de café.

Il se rendormait.

Sa mère le laissait faire.

Le deuxième jour, elle lui apporta un bol de soupe. Elle le déposa sur la table de nuit. Elle prit place sur le bord du lit et observa son fils manger, et ses mains étaient croisées sur ses genoux, et elle ne disait rien.

— Maman, dit Gabriel entre deux cuillerées.

— Chut, dit-elle.

Il mangea.

Le bol était en céramique bleue. Il y avait une fissure sur le bord, fine comme un cheveu. Il passa son doigt dessus. La soupe était chaude. Elle sentait le poireau et la pomme de terre.

Il n'aurait su dire quand il avait mangé pour la dernière fois.

Il ignorait quand il avait dormi dans un vrai lit.

Il n'avait aucun souvenir que quelqu'un l'avait contemplé ainsi : comme s'il était simplement un fils, pas un symbole, pas une arme, pas un nom sur une liste.

— Je n'en peux plus, dit-il.

— Je sais, dit-elle.

Elle lui prit la main.

Ses doigts étaient rugueux. Elle travaillait dans un jardin, il s'en souvenait. Elle avait toujours les mains abîmées par la terre et les outils.

— Tu veux me parler ? demanda-t-elle.

— Pas encore.

Elle hocha la tête.

— D'accord.

Elle se leva. Elle saisit le bol vide. Elle s'arrêta à la porte.

— Gabriel, dit-elle.

— Oui ?

— Tu es chez toi. Rien d'autre ne compte.

Elle ferma la porte doucement.

Il resta allongé.

Les bruits de l'appartement lui parvenaient par à-coups. Le robinet qui coulait dans la cuisine. Les pas de sa mère sur le carrelage. La télévision qu'elle allumait à voix basse : des informations, des voix étouffées, des mots qu'il ne voulait pas entendre.

Il fixa le plafond.

Amélie lui revint.

Il revit le bus. La gare. Au téléphone.

Il pensa à la jeune femme à la station, au ticket qu'elle lui avait donné, à la manière dont elle l'avait effleuré du regard sans le voir vraiment : comme si elle savait qu'il valait mieux ne pas voir.

Il songea à l'Archipel.

Il ignorait si l'Archipel existait encore.

Il n'était pas sûr qu'Amélie était vivante.

Il doutait que ce qu'il avait fait : les graines, les fragments, les impressions : avait servi à quelque chose.

Il ferma les yeux.

Il dormit.


Le troisième jour, il se réveilla avec le soleil dans les yeux.

La lumière passait entre les rideaux, une lame jaune qui coupait la pièce en deux. Il cligna des yeux. Il contempla ses mains. Elles ne tremblaient plus.

Il se mit debout.

Il alla dans la salle de bain. Il s'observa dans le miroir.

L'homme qui le regardait avait les yeux cernés, les joues creuses, une barbe de trois jours. Il ressemblait à son père.

Il ouvrit le robinet.

Il se lava le visage.

Il s'attarda un long moment, les mains appuyées sur le lavabo, à suivre l'eau qui tourbillonnait dans l'évacuation.

Sa mère l'attendait dans la cuisine.

Elle avait préparé du café. Du pain. Du beurre. De la confiture.

Il s'assit.

— Tu as meilleure mine, dit-elle.

— Je me suis lavé.

— C'est déjà ça.

Elle lui tendit une tasse. Il la saisit. Le café était chaud, amer. Il but.

— Il faut que je parte, dit-il.

— Aujourd'hui ?

— Bientôt.

Elle le dévisagea. Ses yeux étaient gris, comme les siens. Elle avait les mêmes cernes.

— Tu sais où tu vas ?

— Non.

— Tu sais ce que tu vas faire ?

Il laissa la tasse.

— Je vais essayer de réparer ce que j'ai cassé.

Elle ne répondit pas tout de suite. Elle prit une tartine. Elle la beurra. Elle la coupa en deux.

— Tu n'as rien cassé, Gabriel.

— Si.

— Tu as essayé de faire quelque chose de bien. C'est déjà plus que la plupart des gens.

Il examina ses mains. Les siennes. Celles de sa mère. Les mêmes doigts. Les mêmes articulations.

— Je ne sais pas si ce que j'ai fait était bien, dit-il. Je ne sais pas si ce que j'ai fait était mal. Je sais seulement que j'ai fait quelque chose. Et que ça n'a pas suffi.

— Ça ne suffit jamais, dit-elle.

Elle but son café.

— Mais ça compte quand même.

Il garda le silence.

Le soleil montait dans le ciel. La lumière changeait sur le carrelage.


La sonnette retentit à dix heures.

Gabriel se figea.

Sa mère le fixa. Elle déposa sa tasse. Elle se leva. Elle marcha vers la porte sans se presser.

— Qui est-ce ? demanda-t-elle.

— Ouvrez. Je suis une amie de Gabriel.

La voix était féminine. Familière.

Gabriel quitta sa chaise. Il fit trois pas. Il glissa la main sur le bras de sa mère.

— C'est bon, dit-il. Je la connais.

Sa mère ouvrit.

Zara se tenait sur le seuil.

Elle avait le même manteau que la dernière fois, mais il était sale, taché. Ses cheveux étaient gras. Ses yeux étaient rouges. Elle n'avait pas dormi depuis longtemps.

— Salut, dit-elle. Je suis désolée pour l'intrusion.

Gabriel la vit.

— Comment tu m'as trouvé ?

— Le téléphone. La cabine. Les appels passés depuis un téléphone fixe, c'est facile à tracer si tu sais où chercher.

Elle entra sans attendre d'y être invitée.

— Il y a du café ?

Sa mère referma la porte.

Elle observa Zara. Elle fixa Gabriel. Elle ne dit rien.

— Assieds-toi, dit Gabriel.

Zara s'installa à la table de la cuisine.

Elle accepta la tasse que la mère de Gabriel lui tendait. Elle but. Ses paupières se fermèrent.

— Merci, dit-elle.

— De rien, dit la mère.

Elle prit place à son tour.

Les trois restèrent un moment silencieux. Le café fumait. Le soleil continuait à monter.

— Tu es vivant, dit Zara.

— Oui.

— C'est déjà ça.

Elle posa la tasse.

— Les autres ? demanda Gabriel.

Elle secoua la tête.

— L'Archipel est mort.

Il sentit le mot dans sa poitrine. Lourd. Froid.

— Comment ça ?

— Le piège. Il a tout détruit. Étienne est en fuite. Malik est en détention. Kenza est toujours en prison. Solène...

Elle s'arrêta.

— Solène est morte.

Le silence tomba.

Gabriel baissa les yeux vers ses mains.

Il revit Solène. Ses yeux noirs. À sa manière de parler vite, comme si les mots lui brûlaient la bouche. À la dernière fois qu'il l'avait vue : dans le bus, avant le piège, avant tout.

— Comment ? demanda-t-il.

— Suicide. C'est ce que les journaux disent.

— Mais tu ne crois pas.

— Non.

Zara but une gorgée de café.

— Solène ne se serait jamais suicidée. Pas comme ça. Pas sans laisser un message. Pas sans se battre.

— Elle s'est battue, dit Gabriel.

Zara le scruta.

— Qu'est-ce que tu veux dire ?

— Elle a laissé quelque chose.

La tasse claqua sur la table.

— Explique.

Gabriel traversa la cuisine, s'arrêta devant la fenêtre.

— Avant le piège, elle m'a parlé. Elle m'a dit qu'elle avait construit quelque chose. Un virus. Un programme qui pouvait détruire les modèles cognitifs du Diléviathan.

Zara se redressa.

— Elle t'a dit ça ?

— Oui.

— Tu l'as vu ?

— Non. Elle m'a dit qu'elle me le donnerait après. Mais le piège est arrivé avant.

Zara resta silencieuse un long moment.

— Elle m'a laissé un message, dit-elle enfin.

Gabriel se retourna.

— Quoi ?

— Avant de mourir. Elle m'a envoyé un message. Un fichier. Je n'ai pas pu l'ouvrir tout de suite. J'étais... ailleurs. Je l'ai ouvert cette nuit.

Elle fouilla dans la poche de son manteau.

Elle en sortit une clé USB.

Elle la déposa sur la table.

— C'est ça. Le virus.

Gabriel contempla la clé.

Elle était petite. Noire. Banale. On aurait dit n'importe quelle clé USB achetée dans une boutique de gare.

— Tu es sûr ? demanda-t-il.

— Non. Mais le fichier est signé. La signature est la sienne. Et le code...

Elle hésita.

— Le code est magnifique.

Gabriel se laissa tomber sur sa chaise.

Il prit la clé.

Elle était chaude dans sa main. De la chaleur du corps de Zara. De la chaleur de Solène, peut-être, avant la fin.

— Qu'est-ce qu'il fait ?

— Il infecte les modèles de base. Le cœur du Diléviathan. La partie qui analyse les comportements, qui prédit les actions, qui classe les citoyens.

Zara parlait vite maintenant.

— Si on déploie ce virus, tout le système s'effondre. Pas seulement en France. Partout. Les modèles sont partagés entre les pays. C'est un réseau. Si on frappe au cœur, tout le corps meurt.

Gabriel fixa la clé.

— Comment on le déploie ?

Zara se tut.

Elle observa la mère de Gabriel. Elle parcourut la table des yeux. Elle baissa les yeux vers ses mains.

— Il faut être à l'intérieur.

— À l'intérieur de quoi ?

— Du système. Du centre de données principal de VIVRE. La Défense.

Elle prit une inspiration.

— Le virus doit être injecté directement dans le routeur central. Il faut un contact physique. Une prise. Un branchement.

— Et ensuite ?

Zara l'observa.

— Ensuite, celui qui branche la clé ne sort pas.

Le silence revint.

Gabriel sentit le poids de la clé dans sa main.

L'image de Solène s'imposa.

Il mesura ce qu'elle avait construit, ce qu'elle avait sacrifié, ce qu'elle avait laissé derrière elle.

La jeune femme de la gare lui revint. Au ticket qu'elle lui avait donné. À la manière dont elle l'avait scruté : comme si elle savait.

Il regarda sa mère, assise en face de lui, les mains croisées sur la table.

Ses mains.

Ses doigts rugueux.

Ses articulations gonflées par le travail.

— Il n'y a pas d'autre moyen ? demanda-t-il.

Zara secoua la tête.

— On a essayé. Pendant des mois. Il n'y a pas d'autre moyen.

— Tu es sûre ?

— Oui.

Gabriel contempla les mains de sa mère.

L'imprimerie lui revint.

Au bruit des presses. À l'odeur de l'encre. À la première feuille qui sortait, encore humide, avec ses mots imprimés dessus.

Il songea à ce que son père avait construit.

À ce qu'il avait détruit.

À ce qu'il voulait reconstruire.

— Je le ferai, dit-il.

Zara le dévisagea.

— Gabriel.

— Je le ferai.

Sa mère ne dit rien.

Elle resta assise, les mains sur la table, les yeux fixés sur son fils.

— Tu es sûr ? demanda Zara.

— Non.

Il laissa la clé sur la table.

— Mais je vais le faire quand même.

Zara se tut, un long moment.

Puis elle se leva.

Elle prit la clé.

Elle la rangea dans la poche de son manteau.

— On a trois jours pour préparer l'opération, dit-elle. J'ai une planque. En banlieue parisienne. Les autres sont là-bas.

— Les autres ?

— Yannick. Fatima. Elias. Les survivants.

Gabriel hocha la tête.

— Trois jours, répéta-t-il.

— Trois jours.

Zara se tourna vers la mère de Gabriel.

— Merci pour le café.

La mère de Gabriel ne répondit pas.

Elle regardait son fils.

Ses yeux étaient humides.

Ses mains étaient immobiles sur la table.

— Maman, dit Gabriel.

— Ne dis rien, dit-elle.

Elle se mit debout.

Elle vint vers lui.

Elle appuya ses mains sur ses épaules.

Ses doigts étaient rugueux.

Ses doigts étaient chauds.

— Tu es mon fils, dit-elle.

— Je sais.

— Tu es mon fils, et je ne veux pas que tu partes.

— Je sais.

— Mais tu vas partir quand même.

Il ne répondit pas.

Elle le serra contre elle.

Il sentit son cœur battre. Lent. Régulier. Comme le bruit des presses, autrefois, dans l'imprimerie.

— Reviens, dit-elle.

Il ne répondit pas.

Il ne pouvait pas.

Il la serra plus fort.


Il partit à midi.

Sa mère ne pleura pas.

Elle resta sur le seuil de la porte, les bras croisés, à le suivre des yeux s'éloigner dans la rue.

Zara marchait à côté de lui.

Le soleil était haut.

La rue était vide.

Il ne se retourna pas.

— Par où on va ? demanda-t-il.

— Train. Direction Paris.

— Et après ?

— Après, on retrouve les autres. On prépare l'opération. On fait ce qu'on a à faire.

Gabriel hocha la tête.

Il leva les yeux vers le ciel.

Il était bleu.

Il y avait des nuages, tout en haut, fins comme des fils.

Solène lui revint.

La clé lui brûla la paume.

Il imagina ce qui l'attendait.

— Zara, dit-il.

— Quoi ?

— Pourquoi tu fais ça ?

Elle le dévisagea.

— Parce que quelqu'un doit le faire, dit-elle.

— Ce n'est pas une réponse.

Elle marcha un moment en silence.

— Parce que j'ai vu ce que VIVRE fait aux gens, dit-elle. Parce que j'ai vu des familles séparées. Des vies détruites. Des enfants qui grandissent avec une note, un chiffre, une prédiction.

Elle s'arrêta.

— Parce que j'ai vu ce que ça fait à une personne de savoir que son avenir est déjà écrit.

Elle reprit sa marche.

— Et parce que Solène m'a demandé de le faire.

Gabriel la suivit.

Ils arrivèrent à la gare.

Les trains entraient. Les trains sortaient.

Les gens marchaient.

Les gens attendaient.

Il scruta les visages autour de lui.

Il ignorait lesquels étaient surveillés. Lesquels étaient libres. Lesquels étaient déjà condamnés par une prédiction qu'ils ne connaissaient pas.

Il prit le ticket que Zara lui tendit.

Il monta dans le train.

Il s'installa près de la fenêtre.

Le paysage défilait.

Des champs. Des arbres. Des maisons.

Des vies.

Il revit sa mère, debout sur le seuil de la porte.

Il se souvint de ses mains.

Il sut ce qu'il devait faire.

Il n'était pas sûr d'avoir peur.

Il doutait d'avoir le temps d'avoir peur.

Mais une chose était certaine.

Il allait essayer.

Et peut-être que ça suffirait.

Peut-être que ça ne suffirait pas.

Mais il allait essayer quand même.

Le train accéléra.

La ville disparut derrière lui.

Devant, il y avait Paris.

Devant, il y avait la fin.

Devant, il y avait peut-être un début.