« Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve. »
— Friedrich Hölderlin, Patmos, 1803
Avril, J-2, deux jours avant l'élection
Note de l'auteur. La « nuit noire de l'âme » est un concept issu de la mystique chrétienne, popularisé par saint Jean de la Croix dans son poème La Nuit obscure. Il décrit le moment où le croyant, dépouillé de tout soutien extérieur et intérieur, fait l'expérience d'un vide absolu — et c'est dans ce vide que peut naître une foi qui ne dépend plus de rien.
La pluie cessa vers minuit.
Gabriel ne s'en rendit pas compte tout de suite. Il marchait depuis une heure, peut-être deux, sans direction. Ses chaussures étaient trempées. Ses vêtements collaient à sa peau. Le froid avait cessé d'être une sensation pour devenir une donnée permanente, comme la couleur du ciel ou le poids de ses bras.
Il traversa la place Bellecour. Les lampadaires jetaient des cercles de lumière jaune sur le gravier mouillé. Personne. Pas une voiture. Pas un passant. La ville était une scène vide après la fin du spectacle.
Il s'arrêta au milieu de la place.
Il leva la tête.
Les immeubles autour de lui étaient noirs. Les fenêtres éteintes. Les stores baissés. Derrière ces murs, des gens dormaient. Des gens qui avaient des maisons. Des lits. Des familles. Des gens qui se réveilleraient demain matin et prendraient leur café et iraient travailler et ne sauraient jamais que lui, Gabriel, ancien candidat à la présidence de la République, se tenait là, sous les étoiles invisibles, sans rien.
Il contempla ses mains.
Elles tremblaient.
Pas de froid. De faim. Il n'avait pas mangé depuis le matin.
Il remit ses mains dans ses poches.
Vides.
Il se remit à marcher.
La gare de Lyon-Part-Dieu était un bloc de verre et de béton qui brillait faiblement dans la nuit. Gabriel la vit de loin, d'abord comme une lueur à l'horizon, puis comme une forme qui prenait consistance à mesure qu'il approchait.
Il franchit les portes automatiques.
La chaleur le frappa. Cette chaleur artificielle des lieux publics la nuit, sèche, recyclée, chargée de désinfectant et de poussière. La gare était presque vide. Quelques silhouettes endormies sur les banquettes métalliques. Un homme en costume qui consultait son téléphone, l'écran bleu éclairant un visage aux traits tirés par une longue journée. Une femme avec un caddie, qui somnolait près des distributeurs de billets.
Gabriel prit place sur une chaise en plastique face au tableau des départs.
Il fixa les lignes défiler.
TGV Paris 06h12. TER Grenoble 05h45. Ouibus Marseille 04h30.
Des noms. Des chiffres. Des destinations qui n'étaient pas pour lui. Il n'avait pas d'argent pour un billet. Pas de pièce d'identité pour en acheter un. Pas de téléphone pour appeler quelqu'un qui pourrait l'aider.
Il était là.
C'était tout.
Un agent de nettoyage passa avec une machine qui bourdonnait. Le bruit était régulier, apaisant presque. Gabriel observa l'homme pousser la machine le long du couloir, le balayeur derrière elle pour ramasser ce que la machine avait raté.
L'homme avait une cinquantaine d'années. Il portait un gilet jaune fluorescent sur une veste bleue. Son visage portait les stigmates du travail de nuit, mais n'avait rien d'hostile. Il travaillait. Il faisait son travail. Il nettoyait la gare pour que demain matin les voyageurs trouvent un sol propre.
Son grand-père lui revint.
Il revit l'imprimerie.
Les rotatives qui tournaient toute la nuit. L'odeur de l'encre et du papier. Le bruit des machines qui remplissait l'air, qui vibrait dans les os. Son grand-père qui venait le chercher à l'école le mercredi, qui l'emmenait à l'atelier, qui lui montrait comment régler les marges, comment changer les rouleaux, comment deviner quand le papier était sur le point de se déchirer.
« Tu vois, Gabriel, lui disait-il. Ce métier, il va disparaître. Tout va devenir numérique. Les journaux vont mourir. Les livres peut-être aussi. Mais ce qui compte, ce n'est pas le métier. Ce qui compte, c'est de laisser quelque chose derrière toi. »
Gabriel n'avait pas compris à l'époque. Il avait douze ans. Il voulait être président. Il voulait changer le monde. Il ne voulait pas laisser quelque chose derrière lui, il voulait être quelque chose.
Maintenant, assis sur cette chaise en plastique dans une gare vide, il comprenait.
Son grand-père n'avait pas sauvé l'imprimerie. Elle avait fermé en 2012. Il avait pris sa retraite. Les bâtiments avaient été vendus. Les machines, mises à la ferraille.
Mais il avait laissé quelque chose.
Il avait laissé Gabriel.
Il avait laissé cette mémoire. Cette odeur. Ce bruit. Cette façon de sentir le papier entre ses doigts.
« Plantez les graines. Laissez-les pousser après votre départ. »
Les mots d'Amélie résonnèrent dans sa tête.
Il avait passé les derniers mois à essayer de se sauver lui-même. À essayer de sauver sa carrière. Sa réputation. Sa vie.
Il avait perdu.
Il avait perdu parce qu'il s'était battu pour la mauvaise cause.
Il fallait se battre pour quelque chose qui n'avait pas besoin de lui pour survivre. Quelque chose qui continuerait après lui. Quelque chose qui pousserait même si le jardinier était mort.
Il consulta le tableau des départs.
Les lignes continuaient à défiler.
Paris. Grenoble. Marseille. Lyon. Des noms. Des villes. Des gens qui allaient quelque part.
Lui, il n'allait nulle part.
Mais peut-être que ce n'était pas grave.
Peut-être que le but n'était pas d'arriver quelque part.
Peut-être que le but était de planter quelque chose qui ferait le voyage sans toi.
Une femme s'installa deux sièges plus loin.
Gabriel ne l'avait pas vue arriver. Il leva les yeux. Elle était jeune, vingt ans peut-être, avec un sac à dos bleu posé sur ses genoux. Elle avait des cernes qui racontaient des nuits trop courtes, des tempes creuses, des mèches brunes échappées d'une queue-de-cheval trop serrée.
Elle lisait un livre.
Gabriel examina la couverture.
Hommage à la Catalogne. George Orwell.
Il demeura immobile un moment. Le livre. Ce livre. Il l'avait lu à l'université. Il s'en souvenait. La guerre d'Espagne. Les milices. La trahison des staliniens. Orwell qui écrivait sur le front, qui voyait ses camarades mourir, qui comprenait que la révolution qu'il servait était déjà en train d'être assassinée par ceux qui prétendaient la défendre.
Et qui continuait quand même.
« C'est un bon livre. »
La femme releva la tête. Elle avait des yeux qui avaient vu des choses, et qui n'en attendaient pas de bonnes de la part d'un inconnu.
« Vous l'avez lu ? »
Gabriel hocha la tête.
« Oui. Il y a longtemps. »
Elle attendit. Il comprit qu'elle attendait quelque chose. Une explication. Une raison pour laquelle un inconnu, trempé, mal rasé, assis seul à 3h du matin dans une gare, lui parlait d'Orwell.
Il n'avait pas d'explication à donner.
« C'est un livre sur la défaite, dit-il. Mais aussi sur pourquoi on se bat quand même. »
Elle le dévisagea. Un long moment. Puis elle sourit. Un sourire hésitant, comme une porte entrouverte, mais sincère.
« Voilà pourquoi je le lis. »
Elle baissa les yeux vers son livre. Gabriel fixa ses doigts sur la page. Ses ongles étaient courts, rongés. Elle avait une petite cicatrice sur le pouce, une cicatrice blanche, ancienne.
Il ne dit rien.
Elle ne dit rien.
Mais pour la première fois depuis des heures, la solitude ne pesa plus sur lui.
Il n'était pas avec elle. Il ne la connaissait pas. Il ne saurait jamais son nom, ni ce qu'elle faisait dans cette gare, ni où elle se rendait.
Mais pendant un instant, ils étaient deux êtres humains, assis dans le même espace, ayant lu le même livre, partageant la même nuit.
C'était assez.
Le temps passa.
Gabriel ne dormit pas. Il garda les yeux ouverts, à scruter le tableau des départs, les lumières fluorescentes, les rares voyageurs qui traversaient le hall. Il compta les passages. Six en deux heures. Un homme avec une valise. Une femme qui courait. Un couple qui se disputait à voix basse. Un adolescent qui écoutait de la musique, les écouteurs sur les oreilles, le regard vide.
Il se demanda ce qu'il ferait si la police venait.
Il n'avait pas de plan.
Il n'avait pas de stratégie.
Il avait juste ses mains vides et son nom, et son nom ne valait plus rien.
Sa mère lui vint à l'esprit.
Il ne lui avait pas parlé depuis trois semaines. Et depuis l'arrestation, il n'était pas sûr qu'elle soit au courant. Si elle avait vu les informations. Si elle avait peur. Si elle pleurait.
Il imagina son visage. Ses cheveux gris. Ses mains qui tremblaient un peu quand le sommeil la fuyait depuis trop longtemps. La façon dont elle lui disait « mon garçon » d'une voix qui contenait tout l'amour du monde et toute l'inquiétude aussi.
Il se souvint de la dernière fois qu'il l'avait vue.
C'était à la maison. Il était venu chercher des affaires. Elle l'avait observé faire ses bagages, silencieuse, les bras croisés. Et puis elle avait dit :
« Fais attention à toi, Gabriel. »
C'était tout.
Pas de questions. Pas de reproches. Pas de pourquoi. Juste « fais attention à toi ».
Il n'avait pas fait attention.
Il avait foncé. Il avait cru. Il avait espéré. Et il avait perdu.
Il posa la tête contre le dossier de la chaise.
Le plastique était dur sous sa nuque.
Il ferma les yeux.
Il ne dormit pas. Mais il flotta. Dans cet état entre veille et sommeil où les pensées deviennent des images et les images des sensations. Il vit le visage d'Amélie. Il vit les pages du livre. Il vit les graines dans la poche d'Hélène Roussel. Il vit les racines qui poussaient sous la terre, invisibles, silencieuses, inexorables.
Il rouvrit les yeux.
La femme était partie.
Son siège était vide.
Gabriel scruta les alentours. Il ne l'avait pas entendue se lever. Il n'avait aucune idée depuis combien de temps elle était partie. Il baissa les yeux vers le sol près de sa chaise.
Rien.
Elle n'avait rien laissé.
Mais il se souvenait d'elle. Il se souvenait de ses doigts sur la page. Il se souvenait de son sourire incertain. Il se souvenait de ce qu'elle avait dit.
Voilà pourquoi je le lis.
Il se demanda où elle allait. Ce qu'elle fuyait. Ce qu'elle cherchait.
Peut-être rien.
Peut-être tout.
Peut-être qu'elle était comme lui, perdue dans une gare au milieu de la nuit, sans savoir où aller.
Il espéra qu'elle trouverait son chemin.
L'aube arriva lentement.
D'abord, le ciel devint gris derrière les grandes baies vitrées. Puis les lumières de la gare s'éteignirent, une par une, remplacées par la lumière naturelle. Une lumière pâle, fragile, qui semblait hésiter à entrer.
Les premiers voyageurs commencèrent à arriver. Des hommes en costume. Des femmes avec des sacs. Des enfants qui traînaient les pieds. La gare s'éveillait.
Gabriel se redressa. Ses muscles lui faisaient mal. Il avait froid et faim et soif. Il avait besoin d'un café. Il avait besoin d'une douche. Il avait besoin d'un lit.
Mais il n'avait rien.
Il inspecta les lieux.
Il y avait un téléphone public près des toilettes. Un vieux modèle, avec un cadran métallique et un fil qui pendait. Il n'avait pas de carte. Pas de pièces.
Mais il avait un numéro.
Un seul numéro.
Celui de sa mère.
Il l'avait mémorisé quand il avait six ans, quand sa mère lui avait appris à le composer sur le téléphone fixe de la cuisine. Il s'en souvenait parfaitement. Les dix chiffres. L'ordre. Le rythme.
Il traversa le hall.
Le téléphone était là, accroché au mur, inutile et obsolète dans un monde de smartphones et de réseaux. Personne ne l'utilisait. Personne n'y prêtait attention.
Gabriel décrocha.
La tonalité était forte, régulière. Un son qu'il n'avait pas entendu depuis des années. Un son qui appartenait à une autre époque. Celle des cabines téléphoniques et des annuaires et des communications sans trace numérique.
Il composa le numéro.
Ses doigts tournaient le cadran. Le mécanisme cliquetait sous son pouce.
Il entendit la sonnerie à l'autre bout du fil.
Une sonnerie. Deux.
Dix.
Trois.
Sa mère décrocha.
« Allô ? »
Sa voix portait toutes les nuits sans nouvelles. Toute l'inquiétude d'une mère. La voix d'une femme qui n'a pas dormi depuis des jours, qui attend un appel qui peut être le dernier.
Gabriel ouvrit la bouche.
Rien ne sortit.
Sa gorge était serrée. Ses yeux le brûlaient. Quelque chose monta en lui, quelque chose qu'il avait retenu depuis des semaines, des mois, peut-être des années.
« Maman, dit-il.
Sa voix était rauque, brisée.
« C'est moi. »
Il y eut un silence.
Et puis elle se mit à pleurer.
Ce n'était pas un sanglot. C'était un son étranglé, à moitié retenu, comme si elle essayait de ne pas pleurer mais que le corps avait décidé pour elle.
« Gabriel, dit-elle. Gabriel, mon garçon. »
Sa voix tremblait.
« Où es-tu ? »
Il observa la gare autour de lui. Les lumières. Les voyageurs. Le tableau des départs qui continuait à défiler.
« Je ne sais pas, dit-il. Une gare. À Lyon, je crois. »
« Tu vas bien ? »
Il baissa les yeux vers ses mains. Elles tremblaient encore.
« Je ne sais pas, dit-il. Je ne sais pas si je vais bien. »
Elle pleurait toujours.
« Je viens te chercher, dit-elle. Tu m'entends ? Je viens te chercher. »
« Maman, je n'ai pas d'argent. Je n'ai pas de papiers. Je n'ai rien. »
« Je m'en fous, dit-elle. Je m'en fous de tout ça. Tu es mon fils. Je viens te chercher. »
Les larmes coulaient sur ses joues.
Il ne les avait pas vues venir. Elles étaient là, soudain, chaudes sur sa peau froide.
« Je suis désolé, dit-il. Je suis désolé pour tout. »
« Tais-toi, dit-elle. Tais-toi, mon garçon. Ne dis pas ça. Ne le redis jamais. »
Il resta là, le combiné collé à l'oreille, à écouter sa mère pleurer.
Il ignorait ce qui allait arriver.
Il n'était pas sûr que la police le trouverait avant elle.
Il doutait que l'Archipel existe encore, qu'Amélie soit libre, que les graines qu'il avait plantées poussent un jour.
Mais une chose était certaine.
Il n'était plus seul.
Et peut-être que c'était assez.
Il raccrocha.
Il se tint un moment devant le téléphone, le combiné dans sa main, à écouter la tonalité qui reprenait.
Il le reposa.
Il parcourut le hall de la gare des yeux.
Les gens entraient. Les gens sortaient. Les trains arrivaient. Les trains partaient.
Il y avait un distributeur automatique près de l'entrée. Une machine qui vendait des sandwichs et des boissons. Il n'avait pas d'argent.
Mais il avait une mère qui venait le chercher.
Il se rassit sur la même chaise en plastique.
Il attendit.
La lumière du matin entrait par les baies vitrées, et elle était douce, et elle était chaude, et elle promettait quelque chose.
Il ignorait quoi.
Mais il attendait.
Il attendait.