« Les algorithmes d'aujourd'hui sont les lois de demain. »
— Cathy O'Neil, Weapons of Math Destruction (Crown, 2016)
Avril, J-7, une semaine avant l'élection
Sensible à l'ambiance olfactive, Gabriel perçut une odeur lancinante de farine et de levure.
Gabriel était allongé sur le lit étroit, les yeux ouverts dans l'obscurité. Dans le matelas, le propre se mêlait à l'usé, comme un linge lavé trop de fois. Il n'avait pas dormi. Il n'avait pas essayé.
Au-dessous de lui, le boulanger bougeait des caisses.
C'était un bruit précis, rythmé. Le claquement du bois contre le carrelage. Le grincement d'une porte de four qu'on ouvre. La chaleur montait à travers le plancher, tiède et régulière, comme un souffle.
Gabriel fixait le plafond.
Il y avait une fissure qui courait du coin de la fenêtre jusqu'au milieu de la pièce. Il l'avait suivie des yeux pendant des heures. Elle ressemblait à une rivière sur une carte. Un de ces dessins où l'eau divise la terre en deux.
— 5 heures, dit-il à voix haute.
Sa voix sonna creux dans la pièce vide.
En bas, le boulanger travaillait.
Vie ordinaire, pensa Gabriel. Vie sans surveillance.
Il se demanda à quoi ressemblait cette vie-là. De se lever chaque jour pour faire la même chose. Pétrir la pâte. Enfourner les pains. Attendre que les clients arrivent. Les servir. Fermer. Recommencer.
Il n'avait jamais connu cela.
Il avait toujours été dans la course. La prochaine réunion. Le prochain vote. Le prochain discours. Toujours quelque chose à atteindre, jamais rien à posséder.
Il resta allongé.
Le boulanger ouvrait et fermait le four.
Gabriel se redressa. Le plancher était froid. Il saisit son téléphone sur la table de chevet. Il consulta l'écran. Pas de messages. Pas de notifications. Rien.
Il composa le numéro de Marianne.
La sonnerie résonna longtemps.
Il allait raccrocher quand elle répondit.
— Gabriel ?
Sa voix était ensommeillée, ou peut-être déjà ailleurs. Les deux, sans doute.
— Je ne reviens pas, dit-il.
Silence.
— Marianne ?
— Je suis là.
— Je ne reviens pas à la campagne. C'est fini. Il n'y a plus rien à défendre.
Il attendit.
Il entendait sa respiration à travers le téléphone. Lente. Contrôlée.
— Je sais, dit-elle enfin.
— Tu sais ?
— Je crois que je le sais depuis des semaines. Je ne voulais pas l'admettre.
Gabriel s'assit sur le bord du lit. Le ressort du matelas gémit.
— Qu'est-ce que tu vas faire ?
— Je démissionne.
— Quoi ?
— Je ne peux plus faire ça, Gabriel. Je ne peux plus faire semblant que le jeu est réel. Les réunions. Les communiqués. Les compromis. Tout ça pour quoi ? Pour garder une place dans un système qui nous a déjà tués ?
Il ne répondit pas.
— Tu m'entends ? dit-elle.
— Je t'entends.
— Alors dis quelque chose.
— Je ne sais pas quoi dire.
— Tu pourrais me dire que j'ai tort.
— Tu n'as pas tort.
Silence.
— Merci, dit-elle doucement.
— De quoi ?
— De ne pas mentir.
— …
Il entendit un bruit de l'autre côté. Un robinet qu'on ouvre. De l'eau qui coule.
— Où es-tu ? demanda-t-elle.
— Quelque part. Une chambre au-dessus d'une boulangerie.
— Tu es seul ?
— Oui.
— Tu veux que je vienne ?
— Non.
— Tu es sûr ?
— Oui.
Elle soupira.
— Qu'est-ce que tu vas faire, Gabriel ?
— Je ne sais pas.
— Tu as un plan ?
— Non.
— Tu as quelqu'un ?
— Non.
Silence.
— Je suis désolée, dit-elle.
— De quoi ?
— De ne pas avoir été assez forte. De ne pas avoir vu plus tôt. De t'avoir laissé porter tout ça tout seul.
— Tu n'as pas à être désolée.
— Si.
— Non.
— Gabriel...
— Marianne. Tu n'as pas à être désolée.
Elle ne répondit pas.
Il entendait le boulanger en bas. Le bruit des pains qu'on sort du four. L'odeur du pain chaud montait à travers le plancher.
— Il faut que j'y aille, dit-il.
— Oui.
— Prends soin de toi.
— Toi aussi.
— Marianne ?
— Oui ?
— Merci.
— De quoi ?
— D'avoir cru en moi.
Silence.
— Je crois encore, Gabriel. C'est pour ça que j'arrête.
— …
Il raccrocha.
Il resta assis sur le bord du lit.
Le téléphone dans sa main. L'écran noir.
Il n'avait plus personne.
Sa campagne était morte. Ses alliés étaient dispersés ou emprisonnés. Sa famille n'avait aucune idée où il était. Marianne était partie.
Il était seul dans une chambre au-dessus d'une boulangerie, dans une ville où il n'était jamais venu.
Le silence pesait.
En bas, le boulanger chantonnait. Une mélodie qu'il ne connaissait pas.
Il se mit debout. Il alla vers la table où il avait posé son sac. Il l'ouvrit. Il en tira une enveloppe pliée en deux.
La lettre.
Celle qu'il avait écrite à sa mère.
Il ne l'avait pas envoyée.
Il s'assit sur la chaise près de la fenêtre. La lumière du matin commençait à filtrer à travers les rideaux. Grise. Pâle. Comme une brume.
Il déplia la lettre.
Son écriture lui parut étrangère.
Maman,
Je t'écris parce que je ne peux pas t'appeler. Je ne peux pas te dire où je suis. Je ne peux pas te dire ce que je fais. Mais je voulais que tu saches que je pense à toi.
Je sais que je n'ai pas été un bon fils. Je sais que je n'ai pas appelé assez souvent. Je sais que je t'ai laissée seule.
Je suis désolé.
Je t'aime.
Je ne pourrai peut-être plus t'appeler pendant un moment. Mais je pense à toi. Tous les jours.
Gabriel
Il relut la lettre.
Les mots ne lui ressemblaient pas. Ils étaient trop simples. Trop directs. Comme écrits par quelqu'un d'autre.
Il replia la lettre.
Il n'avait pas la moindre idée où l'envoyer.
Sa mère avait déménagé l'année dernière. Il avait noté la nouvelle adresse quelque part, mais il avait perdu le papier. Il ne l'avait pas appelée depuis des semaines.
Des semaines.
Il compta dans sa tête. Deux. Trois. Quatre, peut-être.
Des semaines.
Il n'avait pas appelé sa mère depuis des semaines.
—
Il resta assis.
La lettre dans ses mains.
Le boulanger en bas.
La lumière qui grandissait.
L'image de sa mère s'imposa. Son visage. Sa voix. La façon dont elle disait son nom. Gabriel. Avec un accent sur la première syllabe. Ga-briel. Comme si elle le tenait dans sa bouche un instant avant de le laisser partir.
Il ne se souvenait plus de la dernière fois qu'il l'avait vue.
C'était à Noël, peut-être. Ou l'année d'avant. Il n'était pas sûr.
Il avait toujours pensé qu'il aurait le temps.
Je vais l'appeler la semaine prochaine. Je vais lui envoyer un message. Je vais prendre le train pour la voir.
Mais la semaine prochaine n'arrivait jamais.
Et maintenant il était là. Dans une chambre inconnue. Avec une lettre qu'il ne pouvait pas envoyer.
—
Il pleura.
Pas fort.
Juste assis au bord du lit, la lettre dans les mains, le bruit du boulanger qui travaillait en bas.
Il pleura pour Kenza.
Pour ses mains. Pour sa voix. Pour la façon dont elle avait dit son nom dans le noir. Fais ce que tu as à faire.
Il pleura pour Marianne.
Pour tout ce qu'elle avait porté. Pour son courage. Pour la façon dont elle avait dit je démissionne comme si c'était simple.
Il pleura pour la campagne qui n'avait jamais été réelle.
Pour les discours. Pour les promesses. Pour les mains serrées dans les salles de réunion. Pour tout ce temps passé à croire qu'il pouvait changer les choses de l'intérieur.
Il pleura pour sa mère.
Qui était sans nouvelle de son fils.
—
Les larmes coulaient.
Il ne les essuyait pas.
Il les laissait tomber sur la lettre. Le papier se gondolait. L'encre bavait.
Les mots de Kenza résonnèrent en lui. La seule chose qu'ils ne peuvent pas contrôler, c'est ce dont les gens se souviennent.
Il se demanda quel souvenir il laisserait.
Rien, peut-être.
Un nom dans un fichier. Une photo dans un dossier. Une note de bas de page dans un rapport que personne ne lirait.
Mais peut-être que c'était assez.
Peut-être que la seule chose qu'on pouvait faire, c'était laisser une trace. Même petite. Même invisible.
—
Il s'arrêta de pleurer.
Il essuya son visage avec sa manche.
Il se mit debout. Il plia la lettre et la remit dans l'enveloppe. Il la rangea dans son sac.
Il descendit l'escalier.
La boulangerie était petite. Carrelage blanc. Vitrine en verre. Le pain chaud embaumait la pièce.
Le boulanger était un homme d'une cinquantaine d'années. Tablier blanc fariné. Mains épaisses. Il regarda Gabriel et sourit.
— Vous êtes le client de la chambre ?
— Oui.
— Vous voulez quelque chose ?
Gabriel examina le comptoir. Les pains. Les viennoiseries. Les croissants dorés.
— Un croissant, dit-il.
Le boulanger prit un croissant avec une pince. Il le mit dans un sachet en papier. Il le tendit à Gabriel.
— 1 euro 20.
Gabriel extirpa une pièce de sa poche. Il la posa sur le comptoir.
Il attrapa le sachet.
Il franchit la porte.
—
Dehors, la rue était calme.
Le soleil se levait. La lumière était douce. L'air sentait la terre mouillée.
Gabriel s'arrêta sur le trottoir.
Il ouvrit le sachet.
Il mordit dans le croissant.
La pâte était chaude. Le beurre fondait sur sa langue. La croûte craquait sous ses dents.
C'était la meilleure chose qu'il avait goûtée depuis des mois.
Il mâcha lentement.
Il avala.
Il prit une autre bouchée.
Il resta là, debout sur le trottoir, à manger son croissant, à observer la rue s'éveiller.
Une femme passait avec un chien. Un livreur chargeait des caisses dans une camionnette. Un vieil homme ouvrait la porte de son café.
La vie ordinaire.
La vie sans surveillance.
—
Il finit le croissant.
Il froissa le sachet.
Il le jeta dans une poubelle.
Il resta un moment immobile, les mains dans les poches.
Il n'avait pas de plan.
Il n'avait pas de destination.
Mais il avait une chose.
Il avait une histoire à raconter.
Et il la raconterait.
Pas en direct. Pas dans un broadcast. Mais quelque part où les gens pourraient la voir, la lire, la vérifier.
Il trouverait un moyen.
Il fallait juste qu'il trouve un moyen.
—
Il se mit à marcher.
La rue était longue. Les maisons étaient basses. Les arbres étaient verts.
Il marcha sans savoir où il allait.
Mais il marchait.
Et c'était déjà quelque chose.