Diléviathan
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Chapitre 14

Le Prix de l'Attention

Publié le 18 août 2026

« La démocratie est devenue la dictature des flux permanents — un flux chasse l'autre, rien ne se vaut, le citoyen devient drogué du contenu. »

— Asma Mhalla, Conférence Cyberpunk

Avril, J-9, neuf jours avant l'élection

Le cabinet d'avocats était imprégné de papier neuf et de désinfectant. Gabriel attendait dans une salle aux parois grises, une fenêtre unique donnant sur une cour intérieure où personne ne marchait. L'avocate s'appelait Delphine Chassagne. Elle était venue du bureau que l'Archipel avait à Lyon : une femme d'une cinquantaine d'années, les cheveux courts, les lunettes posées bas sur le nez.

— J'ai obtenu le droit de visite, dit-elle sans préambule. Mais il y a des conditions.

Elle poussa une feuille vers lui.

— Vous serez fouillé. Vous ne pourrez rien apporter. La conversation sera enregistrée. Et vous aurez exactement trente minutes.

Gabriel lut les conditions. Les mots dansaient sur le papier. Surveillance continue. Aucun objet personnel. Aucun contact physique.

— Et si je refuse ?

— Vous ne la verrez pas.

Il signa.

La prison de Riom était neuve. Trop neuve. Les murs blancs n'avaient pas eu le temps de jaunir. Les lignes étaient droites. Les angles nets.

Les architectes avaient conçu un bâtiment qui ne ressemblait pas à une prison. Il ressemblait à un hôpital. Ou à un campus d'entreprise. Les fenêtres étaient larges. Les couloirs étaient clairs.

Gabriel marcha entre deux gardiens. Ses pas résonnaient sur le sol ciré.

— Vous avez des visiteurs réguliers ? demanda-t-il.

Les gardiens ne répondirent pas.

Ils le conduisirent à une porte métallique. L'un d'eux posa sa main sur un capteur. La porte s'ouvrit sans bruit.

La salle de visite n'avait pas de cloison en verre. Pas de barrière. Juste une table blanche et deux chaises blanches. La lumière venait d'en haut, froide, égale.

Kenza était déjà assise.

Elle leva les yeux quand il entra. Ses mains étaient posées à plat sur la table, les doigts écartés.

Elle avait maigri. Ses pommettes saillaient sous sa peau. Ses cheveux étaient plus courts, coupés net sous les oreilles. Mais ses mains ne tremblaient pas.

Gabriel s'assit en face d'elle.

— Tu es venu.

— Je suis venu.

— Comment tu as fait ?

— Un avocat. L'Archipel en a un. Il a négocié.

Kenza hocha la tête. Elle inspecta le plafond, les coins de la pièce.

— Ils écoutent, dit-elle. Tout le temps.

— Je sais.

— Alors écoute bien.

Elle se pencha en avant. Ses doigts tracèrent un cercle sur la table.

— Avant qu'ils m'arrêtent, j'ai trouvé un fichier. Il était dans un serveur que je n'aurais pas dû voir.

— Quel fichier ?

— « Opération Crépuscule. »

Le mot resta suspendu entre eux.

— C'est quoi ?

— Le plan pour après.

Kenza baissa la voix. Elle parlait vite maintenant, comme si chaque mot lui coûtait.

— L'élection, ils s'en moquent, Gabriel. Ils la laissent arriver. Ils laissent les gens voter. Parce que ça n'a pas d'importance.

— Ça a toujours de l'importance.

— Non. Pas pour eux. Écoute-moi. Le fichier décrit deux scénarios. Si Vernet gagne — et elle va gagner, le système est verrouillé — ils accélèrent. Ils transforment tout. La police. Les tribunaux. Les écoles. En six mois, la République n'existe plus. C'est juste une coquille vide avec leur nom écrit dessus.

— Et si je gagne ?

Kenza rit. Un rire sec, sans joie.

— Toi. Tu vas gagner.

— C'est possible.

— Non. Mais même si c'était possible, ils ont prévu ça aussi. Si tu gagnes, si par miracle tu gagnes, ils déclenchent une urgence nationale le soir même. Une menace terroriste. Une cyber-attaque. Quelque chose. Ils suspendent les résultats. Ils mettent le pays sous état d'urgence. Et toi, tu n'existes plus.

Gabriel fixa ses mains sur la table. Les siennes. Celles de Kenza. Quatre mains posées sur du plastique blanc.

— Alors c'est fini, dit-il.

— Non.

— Kenza, si les deux scénarios mènent au même endroit...

— Tu arrêtes pas de te battre parce que la partie est truquée.

— C'est exactement ce qu'on fait.

— Non. Tu changes la partie.

Elle se pencha encore plus, ses coudes sur la table.

— Le fichier dit quelque chose d'autre. Il dit que le plan dépend du silence. Si personne ne sait ce qui arrive, ça arrive. Mais si les gens savent...

— Les gens savent déjà.

— Quoi ? Qu'il y a une entreprise qui contrôle tout ? Que la démocratie est une vitrine ? C'est abstrait. C'est une théorie. L'Opération Crépuscule, c'est concret. C'est des dates. Des noms. Des procédures. Des signatures.

— Tu as le fichier ?

— Je l'avais. Dans un portable que j'ai caché avant qu'ils m'arrêtent.

— Où ?

Un sourire étira les lèvres de Kenza, lourd de lassitude, mais débarrassé de tout artifice.

— Dans un endroit où ils ne trouveront pas. Je te dirai où quand tu en auras besoin.

— Pourquoi pas maintenant ?

— Parce que si tu sais, et qu'ils te prennent, ils sauront aussi. Et le fichier disparaît.

Gabriel voulut argumenter. Mais il vit ses yeux. Il devina son état, ses nuits sans sommeil. Il vit la décision déjà prise.

— D'accord, dit-il.

— Il y a autre chose.

— Quoi ?

Kenza observa la porte, les parois, les coins.

— Hélène Roussel est venue me voir.

Le nom frappa comme une décharge.

— Quand ?

— Il y a trois jours. Elle est entrée comme si elle possédait l'endroit. Elle s'est assise là où tu es assis. Et elle m'a parlé.

— De quoi ?

— De toi. De ce que tu faisais. De ce que tu allais faire. Elle sait tout, Gabriel. Tout. Elle sait où tu étais. Elle sait avec qui tu parlais. Elle sait ce que tu as dit dans le broadcast.

— Comment ?

— Parce que c'est son métier de savoir.

Kenza se recula dans sa chaise.

— Elle m'a dit quelque chose. Elle a dit : « Dites-lui que je le regarde. Dites-lui que je l'ai toujours regardé. Depuis le début. »

Un froid lui remonta la nuque.

— Elle m'a regardé depuis le début, répéta-t-il.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce que tu es une menace. Parce que tu es le seul qui a fait bouger les choses. Parce que tu as parlé.

— Mais elle aurait pu m'arrêter. Elle aurait pu me faire arrêter avant.

— Non.

— Pourquoi non ?

Kenza le dévisagea. Ses yeux étaient calmes.

— Parce qu'elle veut que tu continues.

— Quoi ?

— Réfléchis. Si elle t'arrête maintenant, tu deviens un martyr. Les gens se souviennent de toi. Ils écrivent des articles. Ils font des documentaires. Mais si elle te laisse continuer...

— Je deviens un fou, dit Gabriel.

— Oui. Un paranoïaque. Un type qui raconte des histoires de complot. La machine te discrédite toute seule. Elle n'a même pas besoin de lever le petit doigt.

Gabriel ferma les yeux.

Il revit le chapiteau. Les téléphones sonnaient. Les gens l'écoutaient.

Elle veut que je continue.

— Alors qu'est-ce que je fais ? demanda-t-il.

— Tu continues.

— Mais tu viens de dire...

— Tu continues, mais tu changes de stratégie. Tu arrêtes de parler. Tu commences à documenter.

— Documenter quoi ?

— Tout. Le fichier. Les noms. Les dates. Les procédures. Tu crées un enregistrement. Un enregistrement qu'ils ne peuvent pas effacer.

— Et ensuite ?

— Ensuite tu trouves un moyen de le diffuser. Pas dans un broadcast. Pas en direct. Mais quelque part où les gens peuvent le voir, le lire, le vérifier. Un endroit que même Sémaphore ne peut pas fermer.

— Ça n'existe pas.

— Si. Ça s'appelle la blockchain. Ça s'appelle le papier. Ça s'appelle la mémoire.

Kenza posa ses mains sur la table.

— La seule chose qu'ils ne peuvent pas contrôler, c'est ce dont les gens se souviennent.

— …

Le silence tomba entre eux.

Gabriel scruta le plafond. Il chercha les caméras. Il les trouva. Petites. Blanches. Dans les coins.

— Ils entendent tout, dit-il.

— Oui.

— Alors ils savent ce que tu viens de me dire.

— Oui.

— Et ça ne te fait pas peur ?

Kenza secoua la tête.

— J'ai déjà perdu, Gabriel. Je suis en prison. Ils peuvent me garder ici vingt ans. Ils peuvent me transférer. Ils peuvent me faire disparaître. J'ai déjà perdu.

— Non.

— Si. Mais toi, tu n'as pas encore perdu. Tant que tu es dehors, tu peux faire quelque chose.

— Quoi ?

— Laisser une trace.

Elle prononça les mots lentement, comme si elle les pesait.

— C'est tout ce qu'on peut faire, Gabriel. Laisser une trace. Pour que les gens sachent. Pour que plus tard, quand tout sera fini, quelqu'un puisse dire : « Voilà ce qui s'est passé. »

— Et ça suffit ?

— Non. Mais c'est mieux que rien.

— …

Le temps passa.

Gabriel n'aurait su dire combien. Les minutes s'étaient étirées, fondues les unes dans les autres.

La porte s'ouvrit.

— C'est fini, dit un gardien.

Gabriel se dressa. Il contempla Kenza.

— Je reviendrai, dit-il.

— Non.

— Quoi ?

— Ne reviens pas. C'est trop dangereux. Pour toi. Pour moi. Chaque visite est une trace. Chaque visite leur donne une arme.

— Je ne peux pas te laisser ici.

— Tu peux. Tu dois.

Kenza se redressa. Elle le fixa une dernière fois.

— Fais ce que tu as à faire, Gabriel. Et n'oublie pas : la seule chose qu'ils ne peuvent pas contrôler, c'est ce dont les gens se souviennent.

Elle tourna le dos.

Le gardien la prit par le bras.

Elle sortit.

La porte se referma.


Gabriel resta seul.

La pièce était blanche. La lumière froide. Le silence.

Il examina la chaise vide. La table vide.

Il quitta la salle.

Le couloir était vide. Les gardiens l'attendaient au bout.

Ils le reconduisirent sans parler. Les pas. Le sol ciré. Le blanc uniforme.

Au poste de contrôle, un gardien lui tendit une tablette.

— Pour vous, dit-il.

Gabriel prit la tablette.

Un message s'affichait.

Merci d'avoir rendu visite à votre amie. Nous espérons qu'elle est confortablement installée. — H.R.

Hélène Roussel.

Sémaphore.

Elle regardait.

Il lut l'écran.

Il ne répondit pas.

Il déposa la tablette sur le comptoir.

Il franchit la porte.

Le parking était désert.

La pluie tombait. Pas une averse. Juste une pluie fine, régulière, qui imprégnait tout.

Gabriel s'arrêta au milieu du parking.

Il n'avait pas de parapluie.

Il resta là.

La pluie tombait sur ses épaules. Sur ses cheveux. Sur son visage.

Il ne bougea pas.

Il laissa l'eau traverser ses vêtements. Il laissa le froid s'installer dans sa peau.

Il songea à Kenza. À ses mains. À ses mots.

La seule chose qu'ils ne peuvent pas contrôler, c'est ce dont les gens se souviennent.

Il leva la tête.

Le ciel était gris. Uniforme. Sans fin.

La pluie tombait.

Il resta là.

Longtemps.

Quand il remonta dans la voiture, l'eau coulait de ses vêtements sur le siège.

Le moteur toussa. Puis démarra.

Il conduisit sans savoir où il allait.

Les routes étaient mouillées. Les arbres défilaient. Les villages se succédaient.

Il passa devant une boulangerie. La lumière était allumée. Une femme sortait, un pain sous le bras.

La vie normale.

La vie sans surveillance.

Il continua.

Il arrêta la voiture sur le bas-côté.

Il coupa le moteur.

Le silence.

La pluie sur le toit.

Il sortit son téléphone.

Il composa le numéro de Marianne.

Une sonnerie. Deux. Trois.

— Gabriel ?

— Je suis allé la voir.

— Comment elle va ?

— Elle va. Elle est forte.

— Elle a dit quelque chose ?

— Oui.

— Quoi ?

— Il y a un plan. L'Opération Crépuscule. C'est ce qu'ils vont faire après l'élection.

— Après ?

— Peu importe qui gagne. Le résultat est le même.

Silence.

— Gabriel...

— Je sais.

— Qu'est-ce qu'on fait ?

— Je continue.

— Comment ?

— Je documente. Je crée une trace. Quelque chose qu'ils ne peuvent pas effacer.

— Et la campagne ?

— La campagne est finie.

— Quoi ?

— Écoute-moi, Marianne. La campagne est une illusion. C'est une pièce de théâtre. Ils laissent les gens voter parce que ça n'a pas d'importance. Le vrai pouvoir est ailleurs.

— Alors on arrête ?

— Non. On change de cible.

— Quelle cible ?

— Le fichier. Les noms. Les preuves. On construit un dossier. Un dossier que personne ne peut ignorer.

— Et ensuite ?

— Ensuite on le diffuse. Pas en direct. Pas dans un broadcast. Mais quelque part où les gens peuvent le voir, le lire, le vérifier.

— Où ?

— Je ne sais pas encore. Mais je vais trouver.

— …

Le silence.

Gabriel entendait la pluie. Le moteur qui refroidissait. Son propre souffle.

— Marianne ?

— Je suis là.

— Tu me crois ?

— Je te crois.

— Vraiment ?

— Vraiment.

— Alors fais une dernière chose pour moi.

— Quoi ?

— Garde le contact avec les journalistes. Ceux qui nous ont écoutés. Ceux qui ont cru. Dis-leur de garder leurs notes. Leurs enregistrements. Leurs fichiers.

— Pourquoi ?

— Parce que le jour où tout s'effondre, ils seront les seuls à pouvoir dire ce qui s'est passé.

— …

Il raccrocha.

Il resta dans la voiture.

La pluie tombait toujours.

Il balaya le paysage du regard à travers le pare-brise. Les champs. Les arbres. Les collines.

La seule chose qu'ils ne peuvent pas contrôler, c'est ce dont les gens se souviennent.

Il répéta les mots dans sa tête.

Puis il démarra.

La route était longue.

Il conduisit sans destination.

Les phares coupaient la pluie. Les essuie-glaces battaient la mesure.

Kenza lui revint.

Il songea à ses mains.

Il se remémora sa voix.

Fais ce que tu as à faire.

Il continua.

La nuit tombait quand il s'arrêta devant une petite gare de campagne.

Le bâtiment était vide. Les lumières éteintes.

Il descendit de voiture. L'air était frais.

Il s'assit sur un banc.

Il suivit les rails des yeux tandis qu'ils s'éloignaient dans l'obscurité.

Il ignorait où aller.

Il ignorait quoi faire.

Mais une chose était certaine.

Il n'arrêterait pas.

Pas tant qu'il y aurait une trace à laisser.

Pas tant qu'il y aurait une histoire à raconter.

Il resta assis.

Le vent soufflait.

Les rails brillaient sous la lune.

Il attendit.