Diléviathan
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Chapitre 13

La Diffusion

Publié le 17 août 2026

« D'un côté, l'information veut être chère parce qu'elle a tant de valeur. L'information exacte au bon endroit peut changer votre vie. D'un autre côté, l'information veut être libre, parce que le coût de sa diffusion ne cesse de baisser. On a donc ces deux forces qui s'opposent. »

— Stewart Brand, The Whole Earth Software Review, 1985

Avril, J-10, dix jours avant l'élection

Le chapiteau empestait l'huile de machine et la peur. Les câbles couraient comme des nerfs à vif le long des poutres. Trois tables pliantes supportaient un mélange d'équipements que Gabriel ne reconnaissait pas : des boîtiers métalliques avec des voyants lumineux, un ordinateur portable dont l'écran était fêlé dans un coin, un micro posé sur un pied.

Solène était penchée sur l'ordinateur. Ses doigts tapaient vite, s'arrêtaient, recommençaient. Ses yeux étaient rouges.

Zara entra dans le chapiteau. Elle tenait une carte imprimée pliée en deux. Elle la déplia sur la table. Des cercles tracés au feutre rouge.

Gabriel examina les cercles.

Il trouva un coin, s'assit sur une caisse retournée. Le bloc-notes sur ses genoux. Il écrivit :

Ils voulaient gagner le droit de décider ce qui est vrai.

Ils ont construit un système qui fabrique du consentement. Pas du consentement politique. Pas du consentement électoral. Du consentement tout court. L'idée que ce que vous voyez est réel. Que ce que vous entendez est vrai. Que les images ne mentent pas.

Mais les images mentent. Les voix mentent. Les visages mentent.

Il continua :

On m'a appris à parler. On m'a appris à sourire. On m'a appris à dire les mots qu'on attendait de moi. Et je les ai dits. Je les ai dits parce que je ne savais pas que j'étais un mensonge. Je croyais que j'étais un candidat. Je croyais que j'étais libre.

Et vous non plus.

Il fixa le mot. Libre. Il le barra.

Et j'ai choisi de vous dire la vérité.

La voici :

Il n'y a pas eu d'élection. Il n'y a pas eu de campagne. Il n'y a eu qu'un algorithme qui a pris des milliards de données, vos données, et qui a construit un monde dans lequel vous deviez voter d'une certaine façon.

Écoutez. Pas moi. Écoutez les bruits que vous n'entendez pas. Les silences. Les informations qui disparaissent. Les gens qui disparaissent. Les questions qu'on ne pose plus.

Si vous entendez ces silences, alors vous savez déjà.

Et si vous savez déjà, alors vous pouvez choisir.

Choisir quoi ? Je ne sais pas. Je ne suis pas un leader. Je ne suis pas un prophète. Je suis un garçon qui a été fabriqué pour être une marionnette.

Mais les marionnettes peuvent couper leurs fils.

C'est ce que j'essaie de faire.

C'est ce que je fais.

Maintenant, c'est à vous.

Il posa le stylo. Sa main laissa une trace d'encre sur le papier.

Zara s'approcha. Elle prit le bloc-notes. Elle lut en silence.

Il serra les poings. La peau moite. Les jointures blanchies.


Ils travaillèrent toute la journée. Solène testait le signal, montait sur le toit du chapiteau, ajustait une antenne, redescendait. Le signal grésillait, faiblissait, revenait.

Gabriel répétait son texte. Dans sa tête. Il voulait que les mots deviennent une partie de lui.

À 19 heures, Solène fit un dernier test.

Gabriel inspecta l'équipement. Les câbles, les boîtiers, le micro.

Gabriel posa ses mains sur ses genoux et les serra l'une contre l'autre.

Il pensa à Kenza. À ses yeux quand elle lui avait dit : Tu peux le faire.

Il ouvrit la bouche.

Il inspira.

Il expira.

Ses yeux se posèrent sur le micro.

Solène leva la main.

Gabriel parla.

Sa voix était calme. Plus calme qu'il ne l'avait imaginée. Elle sortait de sa gorge, passait par le micro, se transformait en ondes radio qui traversaient l'air.

Il parla des deepfakes. Il parla du profilage cognitif. Il parla de Sémaphore. Il parla de VIVRE. Il parla du Diléviathan : pas de lui, pas de sa famille, mais de la machine, du système, du nom qui était devenu un piège.

Il parla de l'élection qui n'avait jamais été réelle.

Il parla des données volées. Des profils construits. Des votes fabriqués.

Il parla des gens qui avaient disparu.

Il parla de Kenza.

Il ne l'avait pas prévu. Le nom sortit tout seul.

Il s'arrêta.

Le silence du micro. Le bourdonnement des amplis.

Gabriel contempla ses mains.

Solène coupa le micro.

Le chapiteau était silencieux.

Puis quelqu'un applaudit. Une seule personne. Puis une autre. Puis plusieurs.

Gabriel resta assis. Il ne bougeait pas. Il fixait le micro comme s'il attendait qu'il se remette à parler tout seul.

L'attente dura une heure.

Ils étaient assis dans le chapiteau, autour des tables pliantes. Quelqu'un avait apporté du pain et du fromage. Gabriel mangea sans avoir faim. Il buvait de l'eau. Il surveillait les téléphones posés sur la table.

Ils ne sonnaient pas.

À 21 heures 12, le premier téléphone sonna.

Zara décrocha. Elle écouta.

Elle raccrocha. Elle dévisagea Gabriel.

Le deuxième téléphone sonna.

Puis le troisième.

Puis plusieurs en même temps.

Les appels duraient quelques minutes. Parfois moins. Les gens parlaient vite, comme s'ils avaient peur d'être interrompus. Parfois ils pleuraient. Parfois ils criaient.

À 22 heures, elle compta les appels.

Elle dévisagea Gabriel.

Gabriel observa les téléphones. Ils continuaient de sonner.


Le téléphone sonna à 23 heures 14.

Gabriel était seul dans le chapiteau. Les autres étaient partis boire du café dans la cuisine de la ferme. Il avait dit qu'il voulait rester. Le téléphone sonna.

Il décrocha.

— Gabriel. C'est Étienne. Ils ont arrêté Kenza.

Il ne répondit pas.

— Elle a trouvé un fichier. Sur les serveurs de VIVRE. « Opération Crépuscule. » Elle a eu le temps de me l'envoyer avant qu'ils débarquent.

La voix se brisa.

— Ils savaient qu'elle cherchait. Ils l'attendaient.

Le vide. Pas dans sa poitrine. Pas dans sa tête. Dans tout son corps. Comme si on avait retiré quelque chose d'essentiel.

— Quand ?

— Ce soir. Pendant ta diffusion.

— Où est-ce qu'ils la gardent ?

— À la prison de Riom.

Gabriel s'assit. La chaise craqua sous son poids.

— J'irai la voir.

— Ils te laisseront pas.

— Je vais le faire.

Il raccrocha.

Le chapiteau s'était tu. Les téléphones ne sonnaient plus. La nuit était noire derrière les fenêtres.

Gabriel resta assis. Il contempla ses mains. Le broadcast avait fonctionné. Il avait parlé. Des gens l'avaient entendu. Des gens l'avaient cru. Mais ils avaient frappé en premier. Parce qu'elle avait trouvé, copié, envoyé avant qu'ils ne la prennent.

Il pensa à Kenza. À sa cellule. Au fichier qu'elle avait eu le temps de transmettre. À ce qu'il devait en faire.

Dehors, Kenza comptait les briques. Dix-sept en largeur. Trente-deux du sol au plafond. Elle n'avait pas de fenêtre. Mais elle avait ses doigts, le bord de la table, la mémoire des chiffres. Elle ferma les yeux et recompta les serveurs. L'arborescence. Le chemin exact du fichier. Si elle survivait à cette nuit, elle pourrait le retrouver les yeux fermés. Ce n'était pas une prière. C'était un plan.

Il se mit debout.

Il traversa le chapiteau. Il ouvrit la porte.

L'air était froid. Les étoiles brillaient.

Il resta là, debout, à scruter le ciel. La peur ne partirait pas. Mais la colère était venue, froide et calculeuse, patiente.

Le système avait frappé. Mais il avait frappé le vide. Kenza était en prison. Mais le signal était dans l'air. Et rien ne pouvait le faire disparaître.

Gabriel respira.

Il rentra dans le chapiteau.

Les téléphones sonnaient de nouveau.