Diléviathan
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Chapitre 12

La Lettre

Publié le 15 août 2026

« Écrire, c'est toujours s'adresser à quelqu'un, c'est chercher à se faire entendre. »

— Eugène Ionesco, Notes et contre-notes, 1962

Avril, J-10, dix jours avant l'élection

Gabriel restait assis sur le petit mur, les mains à plat sur la roche, les yeux fixés sur la ligne sombre des collines. La lumière baissait. Les criquets commençaient leur chœur.

Il n'avait rien fait de la journée. Pas de discours. Pas de rencontre. Il était resté là, assis, à observer les nuages glisser sur les crêtes. Les autres avaient travaillé : Étienne à réparer une antenne, Solène à consulter des cartes, Marianne à préparer des sacs pendant que le bébé pleurait, s'endormait, pleurait encore. Le temps avait passé.

Gabriel n'avait pas bougé.

Les premières étoiles apparurent. Une. Puis une autre. Il ne savait pas leurs noms. Son père les connaissait, les montrait du doigt, racontait des histoires de constellations et de navigateurs. Gabriel n'avait jamais retenu. Il regardait juste leur lumière voyager des années-lumière jusqu'à ses yeux.

Des pas derrière lui. Des graviers qui roulent.

Zara prit place à côté de lui. Elle tenait une couverture qu'elle déposa sur ses épaules, sans un mot, puis elle s'assit, les genoux ramenés contre elle.

Les étoiles continuèrent de tourner. Ni l'un ni l'autre ne chercha à briser le silence.

Un oiseau nocturne appela quelque part dans les bois. Un autre répondit.

— Tu faisais quoi ? demanda Gabriel.

— Avant quoi ?

— Avant l'Archipel.

Zara souffla lentement. Elle porta son regard vers l'horizon.

— Je te l'ai dit l'autre soir. Capgemini. Les algorithmes de recommandation.

— Tu ne m'as pas dit ce que tu y faisais vraiment.

— Je faisais en sorte que les gens répètent leurs choix.

Elle ramassa un caillou. Le fit tourner entre ses doigts.

— Les gens ne savent pas ce qu'ils veulent. Ils savent ce qu'ils ont voulu la dernière fois. Ils répètent leurs choix. Ils croient que c'est leur personnalité. C'est juste de l'inertie. Les algorithmes détectent l'inertie. Ils la nourrissent. Et les gens appellent ça « avoir des goûts ».

Gabriel songea à ses propres habitudes. Les mêmes cafés. Les mêmes itinéraires. Les mêmes mots-clés. Les mêmes articles.

— J'étais très douée pour ça, dit Zara.

Le vent se leva. Les arbres bruissèrent.

— Tu veux manger ? demanda-t-elle. Marianne a fait une soupe.

— Je reste encore un peu.

Elle hésita.

— Tu devrais dormir, dit-elle. Demain sera long.

— Je sais.

Elle rentra. Ses pas s'éloignèrent. La porte de la ferme grinça, se referma.

Gabriel resta seul avec les étoiles.


Il compta les secondes entre la question et la réponse.

Do you think we can win?

Il n'avait pas posé la question à voix haute. Mais elle était là, dans sa gorge, depuis le début de la soirée. Depuis que Zara avait parlé des algorithmes. Depuis qu'il avait compris l'échelle de la machine.

Il laissa la question monter, la former dans sa bouche.

Quand Zara revint avec deux tasses de thé, il la prit.

— Tu penses qu'on peut gagner ?

Elle s'installa. Pas tout de suite. Elle déposa les tasses sur le rebord de pierre.

Le temps s'étira.

— Je pense qu'on peut rendre les choses plus difficiles pour eux, dit-elle enfin.

— C'est pas une réponse.

— C'est la seule que j'ai.

Gabriel attendit.

— Je pense qu'on peut augmenter le coût de la machine, continua Zara. Le rendre plus élevé que les bénéfices. À chaque attaque, à chaque fuite, à chaque discours — on leur fait payer quelque chose. Du temps. De l'argent. De la crédibilité.

Elle but une autre gorgée.

— Je ne pense pas qu'on peut casser la machine. Mais on peut la faire saigner.

Le mot demeura en suspension. Saigner.

Gabriel le retourna dans sa tête. L'image d'une bête blessée, qui continue d'avancer, qui laisse une traînée rouge derrière elle. Pas morte. Pas arrêtée. Mais affaiblie.

— Ça te suffit ? demanda-t-il.

— Non, dit Zara. Mais c'est ce qu'on a.

Elle l'observa.

— Et toi ? Qu'est-ce que tu veux ?

Gabriel but son thé. Il était chaud, un peu amer, avec un goût de plantes qu'il ne reconnaissait pas.

— Je veux que ça ait un sens, dit-il. Tout ce qu'on fait. Tout ce qui s'est passé. Le sacrifice de mon père. Ma vie qui a déraillé. Je veux que ça serve à quelque chose.

— Et si ça ne sert à rien ?

— Alors je veux au moins l'avoir essayé.

Zara hocha la tête.

— C'est pour ça que tu es ici, dit-elle. Pas parce que tu crois pouvoir gagner. Mais parce que ne pas essayer serait pire.

Gabriel contempla ses mains autour de la tasse.

— Oui, dit-il. Je crois.

Ils burent en silence. Les étoiles tournaient lentement au-dessus d'eux.


Plus tard, quand Zara fut rentrée, Gabriel resta seul.

De nouveau, l'image de son grand-père s'imposa.

L'atelier, rue des Fontaines, à Nice. Les caractères en plomb rangés dans des casiers de bois, chaque lettre à sa place, chaque espace compté.

Son grand-père y avait passé quarante ans. Quarante ans à composer des textes lettre par lettre, ligne par ligne, page par page. Des journaux. Des affiches. Des tracts. Des livres.

« La presse, c'est l'arme du peuple », disait-il.

Il revoyait ses mains : des mains qui avaient touché chaque mot avant qu'il devienne public.

Il avait montré à Gabriel comment faire. Comment tenir le composteur. Comment justifier une ligne. Comment répartir l'espace entre les mots pour que le texte soit équilibré.

Gabriel n'avait jamais été doué. Ses doigts étaient trop jeunes, trop impatients. Il renversait les casiers. Il mélangeait les caractères. Son grand-père soupirait, ramassait les lettres, recommençait.

Mais il n'avait jamais crié.

« C'est comme la politique, disait-il en triant les plombs. Tu mets les mots dans le bon ordre, et les gens comprennent. Tu les mets dans le mauvais ordre, et les gens se trompent. C'est pour ça que c'est dangereux. »

Ces mots lui revenaient maintenant. La pierre froide sous lui, la soupe refroidie à côté de lui.

Les caractères en plomb étaient au musée. Mais les mots étaient encore là. Et leur ordre comptait toujours.

Il se mit debout. Ses jambes étaient engourdies. Il marcha jusqu'à la porte de la ferme. La lumière filtrait par les fentes des volets.

Il entra.


La cuisine était vide. La bougie était presque consumée, un petit bout de mèche qui grésillait dans une flaque de cire fondue.

Sur la table, il y avait du papier. Un stylo.

Gabriel prit une chaise.

Il prit le stylo. Il le tint au-dessus du papier.

Sa mère lui revint à l'esprit.

Elle était à Nice. Dans l'appartement. Seule. Il n'avait pas appelé depuis trois jours. Depuis son départ de la campagne. Depuis la mort de Malik. Depuis tout.

Elle devait savoir. Les informations. Les rumeurs. Les mensonges peut-être.

Il posa le stylo sur le papier.

Maman,

Il s'arrêta.

Maman, je vais bien.

Non. C'était faux. Il n'était pas bien. Elle le saurait en lisant la lettre. Elle saurait qu'il mentait.

Maman, je suis vivant.

C'était vrai. C'était tout ce qu'il pouvait lui donner.

Il écrivit lentement, en lettres attachées, comme son grand-père lui avait appris.

Maman, je suis vivant. Je ne peux pas te dire où je suis ni ce que je fais. Mais je suis vivant. Et je pense à toi.

Je sais que tu t'inquiètes. Je sais que tu regardes les informations. Je sais que tu entends des choses.

Ne crois pas tout ce qu'ils disent.

Il souleva le stylo. Les mots sonnaient faux. Comme une lettre de vacances. Comme un mensonge poli.

Il reprit.

Tu m'as toujours dit qu'il fallait choisir son camp. Que rester au milieu, c'était déjà choisir le camp du plus fort.

Je me souviens de la première fois que tu m'as dit ça. J'avais douze ans. Il y avait une bagarre dans la cour du collège. Je n'avais pas bougé. Tu m'as demandé pourquoi. J'ai dit que je ne voulais pas prendre parti. Tu as dit : « Ne pas prendre parti, c'est prendre le parti de celui qui frappe. »

Je n'ai jamais oublié.

Alors voilà. J'ai choisi mon camp.

Je ne sais pas si c'est le bon. Je ne sais pas si on va gagner. Mais je sais que je ne peux plus rester au milieu.

Je t'aime.

Je t'écrirai quand je pourrai.

Gabriel

Il relut la lettre. Les mots étaient simples. Trop simples peut-être. Mais c'était tout ce qu'il avait.

Il plia la lettre en trois. Il la mit dans sa poche.

Il souffla la bougie.


Dans l'obscurité, il écouta.

Le souffle des dormeurs, le vent dans les arbres, le craquement des poutres : les bruits de la vieille ferme qui vivait sa vie de vieille ferme.

La journée du lendemain l'attendait.

Zara avait dit : « On continue. »

C'était une instruction. Pas une promesse.

Mais Gabriel sentait quelque chose changer en lui. Pas une révélation. Pas une illumination. Quelque chose de plus lent, de plus souterrain. Comme une rivière qui creuse son lit.

Il n'avait plus peur.

Non. Ce n'était pas vrai. Il avait encore peur. La peur était là, dans sa poitrine, à l'endroit exact où la lettre pliée appuyait contre son torse. Elle ne partirait pas. Il le savait.

Mais quelque chose d'autre était venu s'ajouter.

Une certitude.

Pas la certitude de gagner. Pas la certitude d'avoir raison. Mais la certitude que demeurer assis à ne rien faire était impossible.

Il se mit debout. Il traversa la pièce à tâtons. Ses doigts trouvèrent le mur, la porte, la poignée.

Il sortit.

L'air était froid. Les étoiles brillaient. La lune n'était pas encore levée.

Il se laissa tomber, une dernière fois.

Il sortit la lettre de sa poche. Il la tint dans ses mains.

Il imagina sa mère lisant ces mots. Dans la cuisine de l'appartement. La lumière du matin. Ses doigts sur le papier.

Il suivit en pensée le trajet que cette lettre ferait. De sa poche à une boîte aux lettres, quelque part sur une route de campagne. D'une camionnette de La Poste à un centre de tri. D'un facteur à la boîte de l'immeuble.

Des mains inconnues allaient toucher cette lettre. Des machines allaient peut-être la scanner. Des algorithmes allaient peut-être l'analyser.

Mais les mots étaient vrais. Et ça, aucun algorithme ne pouvait le changer.

Gabriel remit la lettre dans sa poche.

Il demeura assis jusqu'à ce que le ciel pâlisse à l'est.