Diléviathan
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Chapitre 10

Le Fantôme dans la Machine

Publié le 13 août 2026

« Qu'est-ce qu'un ordinateur ? Un ordinateur, qu'est-ce que ça peut faire ? Tout dépend de ce qu'on y met. »

— Gilles Deleuze, Deux régimes de fous : Textes et entretiens 1975-1995, « Qu'est-ce que l'acte de création ? », Éditions de Minuit, 2003

Avril, J-14, deux semaines avant l'élection

Ce matin-là, la France votait. Le premier tour. Gabriel aurait dû être quelque part avec son équipe, à attendre les premières estimations. Il était là, sur cette colline oubliée, et il ne voterait pas. Il ne pouvait pas se montrer.

La tour radio se dressait au sommet d'une colline que personne ne cultivait plus. Les ronces avaient mangé le chemin d'accès. Les poteaux électriques penchaient comme des ivrognes. Gabriel avait dû se garer à cinq cents mètres et marcher dans l'herbe mouillée, ses chaussures de ville s'enfonçant dans la terre rouge.

Le bâtiment était un cube de béton gris, sans fenêtres, avec une antenne qui montait vers le ciel comme un doigt accusateur. La porte métallique était fermée par un cadenas qui avait l'air neuf.

Gabriel frappa. Trois coups. Pause. Deux coups.

La porte s'ouvrit sur un couloir sombre. Zara se tenait dans l'embrasure, un pistolet à la main qu'elle rangea dans sa ceinture en le voyant.

— Tu es seul ?

— Oui.

Elle le fit entrer. Dans le couloir, la poussière se mêlait à une odeur de métal surchauffé. Des câbles couraient le long des murs, maintenus par du scotch gris. Au bout, une pièce plus grande, éclairée par des écrans. Cinq ordinateurs sur des tables pliantes. Un générateur qui ronronnait dans un coin. Des bouteilles d'eau et des paquets de biscuits secs empilés contre le mur.

Étienne était assis devant l'écran central. Il ne se retourna pas quand Gabriel entra.

— Assieds-toi, dit-il. Tu as l'air d'un homme qui a marché trop longtemps.

Gabriel s'assit sur une chaise en plastique. Ses jambes tremblaient. Il n'était pas sûr si c'était la marche ou autre chose.

— Lucien est mort, dit-il.

Étienne pivota la tête. Lentement. Il y avait dans ses yeux gris le reflet terne et lavé d'un ciel de pluie.

— Nous nous y attendions.

— Vous vous y attendiez ?

— Le système a plus d'yeux que nous ne pouvons en compter. La question n'est pas de savoir s'ils te trouveront. La question est ce que tu fais quand ils te trouvent.

Gabriel baissa les yeux vers ses mains. Elles tremblaient aussi.

— Il a laissé un message. Il a dit que le jeu n'existait plus.

Étienne hocha la tête. Un mouvement lent, presque imperceptible.

— Lucien voyait les choses plus clairement que la plupart d'entre nous. Il a compris avant nous que la démocratie était devenue une interface. Une jolie page d'accueil avec des boutons qui ne marchent pas.

Zara s'approcha. Elle déposa une tasse sur la table devant Gabriel. Thé. Chaud. L'odeur de menthe monta.

— Bois, dit-elle. On a du travail.

Gabriel saisit la tasse. Ses doigts tremblaient encore.

— Quel genre de travail ?

Zara échangea un regard avec Étienne. Puis elle ouvrit un ordinateur portable et fit pivoter l'écran vers Gabriel.

— Ça.

L'écran montrait une photo satellite. Un bâtiment blanc, rectangulaire, entouré d'un parking et de grillages. Des caméras aux angles. Une route unique qui menait à un poste de garde.

— Centre de données de Massy, dit Zara. Il héberge les modèles de profilage cognitif pour toute l'Île-de-France. C'est là que VIVRE entraîne ses algorithmes de notation citoyenne.

Gabriel examina l'image. Le bâtiment ressemblait à une boîte à chaussures posée sur du bitume.

— Qu'est-ce qu'on va faire ?

— On va injecter un ver dans leur pipeline d'entraînement.

Zara parla vite, comme si elle récitait un texte appris par cœur. Ses doigts dansaient sur le clavier.

— Le ver va créer un biais systématique dans le modèle. Il va commencer à signaler les loyalistes comme des dissidents potentiels, et les dissidents comme des loyalistes. Ils passeront des semaines à essayer de comprendre ce qui ne va pas. Pendant ce temps-là, le profilage est inutile.

Gabriel fixa l'écran. Il ne comprenait pas la moitié des mots que Zara venait de dire.

— Je ne sais pas coder, dit-il.

— Je sais.

— Alors qu'est-ce que je fais ici ?

Zara ferma l'ordinateur. Elle plongea la main dans un sac en toile et en tira un téléphone. Pas un clapet. Un vieux Nokia, avec des touches en caoutchouc et un écran vert qui clignotait.

— Tu vas passer un coup de fil.

Elle déposa le téléphone sur la table. À côté, elle étala une feuille de papier pliée.

Gabriel déplia la feuille. C'était un script. Des phrases écrites à la main, dans une écriture serrée, précise.

Bonjour, je suis Thomas Mercier, ingénieur infrastructure chez VIVRE. Je suis sur un incident critique, j'ai besoin d'un accès distant au gestionnaire de charge du bâtiment B.

— Tu vas appeler l'assistance IT du centre de données, dit Zara. Tu vas leur lire ce script. Tu vas leur faire croire que tu es un ingénieur VIVRE qui a besoin d'un accès urgent.

Gabriel parcourut la feuille des yeux. Les mots dansaient devant ses yeux.

— Je ne suis pas un acteur.

— Tu n'as pas besoin d'être un acteur. Tu as juste besoin d'avoir l'air abattu et stressé. C'est facile. Tout le monde est crevé et stressé.

— Et s'ils vérifient ?

— Ils ne vérifieront pas. Le numéro qui va s'afficher est un numéro VIVRE. Le nom de domaine de l'email que je vais envoyer en même temps est un domaine VIVRE. Tout est en place.

Ses yeux s'attardèrent sur le téléphone. Le plastique était froid sous ses doigts.

— Et si ça marche ?

— Alors on entre. On injecte le ver. On efface les logs. Et on disparaît.

— Et si ça ne marche pas ?

Ses yeux cherchèrent ceux d'Étienne. Étienne, lui, fixait l'écran.

— Si ça ne marche pas, dit Étienne, on essaie autre chose.

Gabriel prit le téléphone. Il le fit tourner dans ses mains. Plus léger. Plus fragile.

— J'ai combien de temps ?

— Trente secondes pour établir la connexion. Deux minutes pour l'injection. Cinq minutes pour effacer les traces.

Gabriel se redressa. Il fit trois pas vers le mur. Il se retourna.

— D'accord.

— Assieds-toi, dit Zara. Tu vas le faire depuis ici.

— Je peux le faire debout.

— Assieds-toi. Ta voix sera plus stable.

Il s'assit. Il cala le téléphone sur la table. Il relut le script une fois, deux fois, trois fois. Les mots s'imprimaient dans sa mémoire.

Bonjour, je suis Thomas Mercier, ingénieur infrastructure chez VIVRE.

— Maintenant, dit Zara.

Gabriel composa le numéro. Ses doigts tremblaient. Il appuya sur la touche d'appel.

La tonalité. Une sonnerie. Deux.

— Service d'assistance technique, bonjour.

Une voix féminine. Jeune. Professionnelle.

Gabriel inspira. Il expira. Il parla.

— Bonjour, je suis Thomas Mercier, ingénieur infrastructure chez VIVRE. Je suis sur un incident critique. J'ai besoin d'un accès distant au gestionnaire de charge du bâtiment B.

Sa voix était plate. Neutre. Il ne reconnaissait pas cette voix.

— Pouvez-vous me donner votre identifiant VIVRE ?

Gabriel consulta la feuille. Le numéro était écrit en dessous du script.

— M-E-R-C-I-E-R-7-4.

— Merci. Un instant.

Un silence. Les secondes passaient. Gabriel sentait la sueur couler le long de sa colonne vertébrale.

— Je confirme l'identifiant. Quel est le numéro de l'incident ?

Ses yeux cherchèrent la réponse sur la feuille. Il n'y avait pas de numéro d'incident.

— C'est un incident non référencé. C'est pour ça que j'appelle directement.

— Je vois. Pouvez-vous me donner plus de détails sur le problème ?

Gabriel sentit son estomac se serrer. Il n'avait pas prévu cette question. Le script ne couvrait pas cette question.

— Le gestionnaire de charge du bâtiment B affiche des anomalies de température sur les racks 12 à 18. On a une alerte de surchauffe. Si on ne réduit pas la charge dans les dix minutes, on risque une panne en cascade.

Il inventait. Les mots sortaient tout seuls. Il ne savait pas d'où ils venaient.

— Compris. Je vais vous ouvrir un accès. Code de validation : Tango-7-4-1. Vous avez six minutes.

— Merci.

La connexion s'établit. L'écran de Zara s'alluma. Des lignes de code défilaient.

— C'est bon, dit Zara. On est dedans.

Gabriel raccrocha. Ses mains tremblaient. Il reposa le téléphone sur la table.

Son regard se tourna vers l'écran. Les lignes de code défilaient de plus en plus vite. Zara tapait, les yeux fixés sur l'écran, les doigts volant sur le clavier.

— Combien de temps ?

— Une minute quarante pour l'injection. Après ça, on efface.

Gabriel compta les secondes dans sa tête. Soixante. Quatre-vingts. Cent.

— Injection terminée, dit Zara. Je lance l'effacement des logs.

— Attends.

La voix d'Étienne était calme. Trop calme.

— Quoi ?

— Regarde.

Étienne montra un écran latéral. Un graphique. Une ligne rouge qui montait.

— Qu'est-ce que c'est ?

— Le trafic réseau du centre de données. Quelqu'un a ouvert une connexion sortante.

— C'est nous ?

— Non. C'est quelqu'un d'autre.

Zara se figea. Ses doigts s'arrêtèrent au-dessus du clavier.

— Ils nous ont détectés ?

— Pas le ver. L'injection elle-même. Ils remontent la piste.

Étienne tapota l'écran. Un autre graphique apparut. Des points rouges sur une carte de France.

— La trace remonte vers Lyon. Un serveur relais.

Gabriel sentit le froid lui monter dans la poitrine.

— Où à Lyon ?

Étienne fit un zoom. La carte se rapprocha. Un point rouge clignotait sur le plateau de la Croix-Rousse.

— C'est le même bâtiment que ton quartier général de campagne.

Le téléphone de Gabriel sonna.

Il l'extirpa de sa poche. L'écran affichait un numéro qu'il connaissait.

Marianne.

Il décrocha.

— Gabriel, les policiers sont là. Ils ont un mandat. Ils disent que la campagne a participé à une cyberattaque contre une entreprise privée. Qu'est-ce que tu as fait ?

La voix de Marianne était tendue. Pas de colère. De la peur.

Gabriel ne répondit pas.

— Gabriel ? Tu es là ?

— Je suis là.

— Qu'est-ce que tu as fait ?

— Je ne peux pas t'expliquer maintenant.

— Gabriel, ils sont en train de fouiller le bureau. Ils prennent les ordinateurs. Ils posent des questions sur toi. Sur tes déplacements. Sur tes contacts.

Gabriel ferma les yeux. Il vit le bureau. Les néons. Les chaises en plastique. Les dossiers empilés. Il vit les policiers en uniforme, les gants bleus, les scellés jaunes.

— Marianne, écoute-moi. Il faut que tu dises que tu ne sais rien. Parce que c'est vrai. Tu ne sais rien.

— Gabriel, qu'est-ce que tu as fait ?

— Je t'expliquerai. Plus tard.

— Quand ?

— Je ne sais pas.

Il raccrocha. Il reporta son attention sur l'écran. Les points rouges clignotaient.

— Ils vont remonter jusqu'à la tour, dit Zara. Dans combien de temps ?

— Moins d'une heure, dit Étienne. Peut-être moins.

Zara se redressa. Elle commença à débrancher les câbles, à ranger les ordinateurs dans des sacs.

— On bouge. Maintenant.

Gabriel restait assis, le téléphone dans sa main, les yeux rivés sur lui. Le poids. Le plastique froid.

— Gabriel, dit Étienne. Lève-toi.

— Où est-ce qu'on va ?

— On va là où ils ne nous trouveront pas.

— Et Malik ?

Étienne se figea.

— Malik ?

— Il est dans le bureau de Lyon. Il est avec les policiers.

— Pourquoi ?

— Parce que c'est mon quartier général. Parce qu'ils sont en train de tout fouiller.

Étienne croisa le regard de Zara. Zara soutint le sien. Le silence dura trois secondes.

— Malik est un nom de code, dit Étienne. Personne ne sait qui c'est vraiment. Il va s'en sortir.

— Et s'il parle ?

— Il ne parlera pas.

— Comment tu peux en être sûr ?

Étienne ne répondit pas. Il fit face à l'écran. Il tapa quelque chose. Les lignes de code disparurent. L'écran devint noir.

— Je ne peux pas en être sûr, dit-il. Mais je sais que Malik sait ce qui arrive à ceux qui parlent.

Zara jeta un sac sur son épaule. Elle tendit la main à Gabriel.

— Viens. On n'a pas le temps.

Gabriel saisit sa main. Il se mit debout. Ses jambes tremblaient.

— Et mon téléphone ?

— Jette-le. Dans la rivière, en bas de la colline.

— Et le clapet ?

— Garde-le. Mais ne l'utilise pas. Pas avant qu'on t'ait donné le feu vert.

Gabriel extirpa le clapet de sa poche. Il l'examina. Le plastique fissuré. Les touches usées. Le poids.

— Et si j'ai besoin de l'utiliser ?

— Alors tu seras mort. Et on le sera aussi.

Gabriel glissa le clapet dans sa poche intérieure. Il suivit Zara vers la porte.

Dehors, la nuit était tombée. Le ciel était noir, sans étoiles. Le vent soufflait sur la colline, faisant plier les herbes sèches.

Gabriel descendit vers la rivière. Il tira son téléphone de sa poche. Il le contempla une dernière fois. L'écran était froid. La batterie était presque vide.

Il le jeta dans l'eau. Le plouf fut bref. L'eau se referma. Le téléphone disparut.

Il remonta vers la voiture. Zara était au volant. Le moteur tournait. Les phares étaient éteints.

— Monte, dit-elle.

Gabriel monta. La portière claqua. Zara démarra sans allumer les phares.

Ils roulèrent dans le noir. La route était étroite, bordée d'arbres. Les branches frottaient contre le toit de la voiture. Le bruit était régulier, comme une respiration.

Par la vitre, Gabriel ne voyait rien. Juste le noir. Juste les arbres qui défilaient.

— Qu'est-ce qui arrive maintenant ? demanda-t-il.

— Maintenant, on trouve un endroit où dormir. Et demain, on recommence.

— Recommencer quoi ?

Zara ne répondit pas. Elle obliqua à droite, sur un chemin de terre. La voiture cahota. Les phares s'allumèrent une seconde, éclairant un mur de pierre, puis s'éteignirent.

— On recommence, dit-elle. Parce que c'est tout ce qu'il reste à faire.

Gabriel s'enfonça dans son siège. L'épuisement s'écrasait sur ses épaules avec la pesanteur du plomb. Ses paupières s'alourdirent.

Il revit Marianne. Le bureau. Les policiers. Le ver qui opérait maintenant dans les profondeurs du centre de données de Massy, en train de déformer les modèles, de créer des failles, de semer le chaos.

Les mots de Lucien lui revinrent. Le jeu n'existe plus.

Sa main glissa vers le clapet dans sa poche. Au bouton rouge. Aux neuf secondes.

La voiture continua de rouler dans le noir.

Le vent soufflait.

Quelque part, dans une salle de serveurs climatisée, un algorithme commençait à faire des erreurs. Des erreurs qui allaient se propager, se multiplier, devenir impossibles à ignorer.

Gabriel ne le savait pas encore.

Mais ça avait déjà commencé.