Diléviathan
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Chapitre 09

Le Départ

Publié le 12 août 2026

« Partir, c'est mourir un peu. »

— Edmond Haraucourt, Rondel de l'adieu (1890)

Avril, J-18, deux semaines et demie avant l'élection

Les néons du QG de campagne bourdonnaient comme des insectes mourants.

Gabriel était seul, assis devant un écran qui projetait une lumière bleue sur ses mains. La cafetière était vide depuis trois heures. Les tasses sales s'accumulaient dans l'évier de la petite kitchenette. Quelqu'un avait laissé un sandwich entamé sur le bureau de Léa, le pain durci, la salade brune.

Il avait demandé à tout le monde de rentrer. Marianne était partie la dernière, à vingt-trois heures, avec un regard qui disait tu devrais dormir. Il avait hoché la tête. Elle avait fermé la porte derrière elle.

Les chiffres étaient pires que ce qu'elle lui avait montré.

Sur l'écran, le tableau de bord des sondages internes. Une ligne rouge descendait comme un thermomètre laissé dans le froid. Neuf pour cent d'intentions de vote. Neuf. Avec une marge d'erreur de deux points, ça pouvait être sept. Sept pour cent, c'était une blague. C'était le score d'un candidat qui n'existait pas.

Il fit défiler les données. Les courbes par région. Les tranches d'âge. Les catégories socioprofessionnelles.

La chute était nette chez les ruraux.

Il chargea un autre onglet. L'historique des articles de presse. Il les aligna avec les dates des sondages. Le modèle apparut comme une tache sur une radio : chaque fois qu'il parlait de souveraineté numérique, la couverture médiatique devenait hostile dans les quarante-huit heures. Le Figaro titrait sur son « inexpérience ». Les Échos parlait de « propositions irréalistes ». Le Point avait publié un article intitulé « Faut-il encore l'appeler candidat ? », avec sa photo en noir et blanc, livide, mal cadré.

Il passa ses doigts sur ses tempes. Le manque de sommeil pesait derrière ses yeux.

Il se redressa. Fit trois pas vers la fenêtre. Lyon s'étendait en contrebas, les lumières de la Part-Dieu, les tours, le Rhône invisible dans le noir. Il appuya sa main sur le verre froid.

Quelqu'un sait ce que je vais dire avant que je le dise.

L'idée lui était venue deux jours plus tôt, pendant un trajet en métro. Il l'avait repoussée. Trop paranoïaque. Trop Ghost Parliament. Mais elle revenait, insistante, comme une porte qui claque dans le vent.

Il retourna à son bureau. Lança Slack.

Les canaux de la campagne étaient silencieux. Les derniers messages dataient de vingt heures. Des échanges sur le budget des flyers, une blague de Bastien sur le café de la machine, un GIF de chat qui tombait d'une étagère.

Il cliqua sur l'onglet des utilisateurs supprimés.

Le système en listait trois depuis le début de la campagne. Deux étaient des stagiaires partis après leur contrat. Le troisième n'avait pas de nom d'utilisateur visible. Juste un identifiant : U-0452.

Il cliqua dessus.

L'historique des messages était vide. Supprimé.

Mais il y avait des logs. Des horodatages. Des adresses IP.

Gabriel fit apparaître le terminal. Il n'était pas un expert, mais il savait lire des logs. Il avait appris ça à Sciences Po, dans un cours optionnel sur la cybersécurité politique. Le prof avait dit : La plupart des fuites viennent de l'intérieur. Pas de hackers russes. Pas de mystères. Juste quelqu'un qui a accès.

Les timestamps racontaient une histoire.

19/03 – 14:32 – Message envoyé à contact externe
19/03 – 14:37 – Compte supprimé
21/03 – 09:15 – Message envoyé à contact externe
21/03 – 09:20 – Compte supprimé
24/03 – 11:44 – Message envoyé à contact externe
24/03 – 11:49 – Compte supprimé

Il vérifia les dates. Le 19 mars, il avait parlé de la régulation des plateformes à Dijon. Le 21, il avait donné une interview à France Bleu sur la protection des données. Le 24, il avait prononcé un discours sur la souveraineté numérique à Clermont-Ferrand.

À chaque fois, les fuites étaient envoyées avant ses prises de parole.

Il examina le nom du contact externe. Une adresse email. j.dupuis@lefigaro.fr

Julie Dupuis. La journaliste qui avait écrit les trois articles les plus virulents contre lui.

Il demeura immobile devant l'écran. Ses mains étaient posées à plat sur le bureau. Il percevait la vibration des néons dans le sol, le bourdonnement du frigo dans la kitchenette, le tic-tac de l'horloge murale qui n'était plus synchrone avec l'heure réelle depuis trois jours.

Il prit son téléphone. Composa le numéro de Marianne.

Elle décrocha à la troisième sonnerie. Sa voix était ensommeillée, un peu rauque.

— Gabriel ? Il est minuit passé.

— Peux-tu revenir au QG ?

Un silence.

— Qu'est-ce qui se passe ?

— Je te montrerai.


Elle arriva vingt minutes plus tard, les cheveux en désordre, un manteau jeté sur un pyjama. Son pyjama sentait le sommeil et la lavande. Elle prit place devant l'écran sans dire un mot.

Gabriel lui montra les logs.

Elle les lut. Une fois. Deux fois. Ses doigts serrèrent le bord du bureau.

— Merde, dit-elle.

— Oui.

— Tu as une idée de qui ?

— L'identifiant est supprimé. Mais les logs d'accès physique existent. Qui est entré dans le QG à ces heures-là ?

Marianne se redressa. Elle fit le tour du bureau, les bras croisés. Son regard allait de l'écran à la fenêtre, de la fenêtre à la porte.

— Moi, dit-elle. Toi. Lucien. Bastien une fois. Léa deux fois.

— Léa n'a pas accès aux comptes administrateurs.

— Non.

— Bastien non plus.

— Non.

Ils se turent.

Lucien.

Gabriel prononça le nom dans sa tête avant de le dire à voix haute. Le mot sonna comme une pièce qui tombe dans un puits.

— Lucien, dit-il.

Marianne ferma les yeux.

— Je sais, dit-elle.

— Tu sais quoi ?

— Je sais que tu vas penser ça. Je sais que c'est logique. Mais écoute-moi avant de l'accuser.

— Je ne l'accuse pas. Je regarde les faits.

— Les faits disent qu'il a accès. Les faits ne disent pas qu'il l'a fait.

— Marianne.

— Je sais.

Elle passa sa main sur son visage. Les nuits blanches creusaient ses traits, dessinait des ombres sous ses yeux.

— Il faut que tu saches quelque chose, dit-elle.

Gabriel attendit.

— Lucien a été en contact avec VIVRE depuis le début de la campagne. Je le sais. Il me l'a dit lui-même. Il disait que c'était du réseautage. Des discussions sur les politiques publiques. Rien de compromettant.

— Et tu ne m'en as pas parlé.

— Parce que je pensais que c'était vrai. Je pensais qu'il était loyal.

— Tu pensais.

Ses yeux se posèrent sur lui. Ils étaient humides mais elle ne pleurait pas. Elle serrait ses bras contre elle comme si elle avait froid.

— Je me suis trompée, dit-elle.

Gabriel se tut. Il percevait la colère monter dans sa poitrine, pas une colère chaude, pas une colère explosive, mais quelque chose de plus froid, de plus dense, une pierre qui descendait dans son estomac.

— Demain matin, dit-il, je le vire.

— Gabriel.

— Non. Pas de discussion. Il est fini.

— Il va parler. Il va dire des choses.

— Il va dire quoi ? Qu'il a vendu mes discours à une journaliste ? Qu'il a saboté ma campagne de l'intérieur ?

— Il va dire que tu es paranoïaque. Que tu vois des complots partout. Que tu as viré ton directeur de campagne parce que tu ne supportes pas la contradiction.

— Je m'en fous.

— Tu ne peux pas te permettre ça. Ta cote est déjà à neuf pour cent. Si en plus tu renvoies ton directeur de campagne dans une tempête médiatique...

— Marianne.

Elle s'arrêta.

— Je le vire demain matin, répéta-t-il. Tu es avec moi ou tu es contre moi ?

Elle le fixa longtemps. Les néons bourdonnaient. Le frigo se mit en marche avec un cliquetis.

— Je suis avec toi, dit-elle. Mais je pense que tu fais une erreur.

— Peut-être. Mais c'est mon erreur.


Le lendemain matin, Lucien arriva à huit heures trente, un café à la main, l'air détendu.

Gabriel l'attendait dans le bureau vitré au fond de l'open space. Marianne était assise à côté de lui, les mains croisées sur la table.

Lucien entra. Il vit leurs visages. Il déposa son café sur le bureau.

— Asseyez-vous, dit Gabriel.

Lucien s'installa. Il croisa les jambes. Il semblait calme. Trop calme.

— Je sais, dit Gabriel.

— Tu sais quoi ?

— Les fuites. Les logs. Julie Dupuis. Tout.

Lucien ne répondit pas tout de suite. Il contempla ses mains, puis le plafond, puis la fenêtre. Il y avait quelque chose dans son regard. Pas de la peur. Pas de la honte. Une sorte de lassitude, comme si on lui avait demandé de répéter une explication qu'il avait déjà donnée cent fois.

— Tu as raison, dit-il.

Marianne inspira brusquement.

— C'est moi, continua Lucien. Depuis le début. Depuis le premier discours à Villeurbanne.

— Pourquoi ? demanda Gabriel.

Lucien haussa les épaules. Un geste presque imperceptible.

— Parce que j'y crois.

— Tu crois en quoi ?

— En ce qu'ils font. VIVRE. Le système. Tout ça. Je ne suis pas d'accord avec toi, Gabriel. Je ne l'ai jamais été. Je pensais que tu étais un candidat intéressant, mais tu es devenu... autre chose. Quelqu'un qui veut détruire ce qui marche.

— Ce qui marche ? Les profils cognitifs ? La surveillance de masse ? Le fichage des opposants ?

— La stabilité, dit Lucien. La paix sociale. Tu ne vois pas que c'est grâce à ça qu'on n'a pas de guerre civile ? Grâce à ça que les gens peuvent vivre sans peur ?

— Sans peur ? répéta Gabriel. Tu appelles ça sans peur ?

— Oui. Parce que c'est ça, la réalité. Les gens veulent qu'on s'occupe d'eux. Ils ne veulent pas de liberté, ils veulent de la sécurité. Tu n'as jamais compris ça.

Gabriel se raidit. Il plaqua ses deux mains sur le bureau, les doigts écartés.

— Vide ton bureau, dit-il. Prends tes affaires. Je ne veux plus te voir.

Lucien se hissa hors du fauteuil. Il ajusta sa cravate, un geste machinal, presque élégant.

— Tu ne comprends pas ce à quoi tu t'attaques, Gabriel. Ce n'est pas une question de gagner ou de perdre. C'est une question de savoir si le jeu existe encore.

— Sors.

Lucien se dirigea vers la porte. Il s'arrêta sur le seuil, la main sur la poignée.

— Le jeu, dit-il, il n'existe plus. Tu es en train de jouer aux échecs tout seul sur un échiquier vide. Les pièces, elles sont déjà toutes de l'autre côté. Tu ne le vois pas encore, mais tu le verras.

La porte pivota. Il disparut dans le couloir.

La porte se referma derrière lui avec un bruit sec.

Gabriel demeura debout, les mains toujours posées sur le bureau. Son regard balaya la place vide, la chaise encore chaude, le café que Lucien n'avait pas bu.

Marianne ne disait rien.

Les bruits de l'open space arrivaient à travers la vitre. Des murmures. Des claviers. Le téléphone qui sonnait quelque part. La vie normale qui continuait.


Il demeura seul dans le bureau vitré pendant une heure.

Il parcourut les fichiers que Lucien avait laissés sur le serveur partagé. Des tableaux. Des plannings. Des notes de réunion. Rien d'important. Rien de compromettant. Lucien avait été soigneux. Il avait effacé ses traces, sauf les logs que Gabriel avait trouvés.

Il savait que je finirais par les trouver, songea Gabriel. Il a laissé une trace exprès.

Pourquoi ?

La question tournait dans sa tête comme une mouche prisonnière.

Pour que je sache que c'était lui. Pour que je comprenne que le système est partout.

Il quitta sa chaise. Franchit la porte du bureau. Traversa l'open space vide. Les autres employés n'étaient pas encore arrivés. La lumière des néons était crue, blanche, impitoyable.

Il alla dans la salle de réunion au fond du couloir. La pièce était petite, sans fenêtre, avec une table en Formica et quatre chaises en plastique. Il se laissa tomber sur une chaise. Il cala ses coudes sur la table. Il baissa la tête.

Les mots de Lucien résonnaient.

Le jeu n'existe plus.

Les pièces sont déjà toutes de l'autre côté.

Tu ne le vois pas encore, mais tu le verras.

Il extirpa le téléphone à clapet de sa poche.

Il ne se souvenait pas de l'avoir pris. Il ne se souvenait pas de l'avoir mis dans sa poche ce matin. Mais il était là, dans sa main, l'écran fissuré, les touches en caoutchouc usées par le temps.

Il le retourna. Le poids était rassurant. Solide. Réel.

Son esprit dériva vers la machine. Au bouton rouge. Aux neuf secondes.

Il revit le visage de Lucien. Le jeu n'existe plus.

Peut-être que c'était vrai. Peut-être que le jeu était truqué depuis le début. Peut-être que les élections, les campagnes, les discours, tout ça n'était qu'une façade, un décor en carton-pâte derrière lequel la véritable machine tournait, indifférente, puissante, invincible.

Mais s'il n'y avait pas de jeu, alors il n'y avait pas de règles non plus.

Et s'il n'y avait pas de règles, alors tout était permis.

Ses yeux tombèrent sur le téléphone.

Il le garda dans sa main. Le plastique chauffait contre sa paume. Le poids de la décision qu'il n'avait pas encore prise pesait au bout de ses doigts. La ligne qu'il n'avait pas encore franchie l'attendait.

Les néons bourdonnaient.

Le temps passait.

Dehors, Lyon se réveillait sous un ciel gris.