Diléviathan
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Chapitre 08

La Double Vie

Publié le 11 août 2026

« L'homme est un loup pour l'homme. »

— Thomas Hobbes, Léviathan, 1651

Avril, J-21, trois semaines avant l'élection

Note de l'auteur. La notion de « souveraineté cognitive » telle qu'elle apparaît dans les manifestes de l'Archipel s'inspire des travaux d'Asma Mhalla sur l'attention comme bien commun et des critiques d'Antonio Gramsci sur l'hégémonie culturelle. Dans les discours de Gabriel, elle devient un mot d'ordre mal compris, un signifiant vide qui attend d'être rempli par la catastrophe.


Gabriel se tenait derrière le pupitre, les doigts serrés sur les bords en bois. Devant lui, une trentaine de journalistes. Derrière eux, les caméras. Les lumières chauffaient son visage.

— Je n'ai pas démissionné, dit-il.

Un silence. Puis les flashs.

— Mes comptes ont été compromis. Mes communications internes, volées. Ce que vous avez publié la semaine dernière — les messages, les courriels — c'étaient des documents falsifiés, extraits de leur contexte, manipulés.

Il marqua une pause. Marianne lui avait dit de respirer. De ne pas précipiter les mots.

— Je suis toujours dans la course électorale.

Une main se leva au deuxième rang. Claire Dumas, Le Progrès. Elle ne prenait jamais de notes.

— Monsieur Moreau, vous avez perdu vingt-quatre points dans les sondages en une semaine. Votre directeur de campagne a démissionné. Trois de vos collaborateurs ont été mis en examen. Vous dites que c'est un complot ?

— Je dis que c'est une opération de déstabilisation.

— Menée par qui ?

Gabriel hésita. Il ne pouvait pas dire la vérité. Il ne pouvait pas dire qu'il avait vu la machine. Qu'il avait pressé le bouton. Qu'il avait fait tomber le système, neuf secondes, et que depuis, le monde le poursuivait.

— Par des intérêts que je ne peux pas nommer pour l'instant.

— Des intérêts ou des concurrents politiques ?

— Les deux, dit-il. Parfois, c'est la même chose.

Un murmure dans la salle. Les journalistes échangèrent des coups d'œil.

Gabriel sentit la sueur couler entre ses omoplates.

— Des questions ?

Une autre main. Un homme au fond, cheveux gris, carnet ouvert.

— Vous parlez de souveraineté numérique. De protection des données. De régulation des algorithmes. C'est votre programme, c'est ça ?

— C'est une partie.

— Et le reste ?

— Le reste, dit Gabriel, c'est comment on reconstruit une démocratie quand la confiance est morte.

L'homme griffonna quelque chose. Ne leva pas les yeux.

— Et comment on fait ça, selon vous ?

Gabriel scruta la salle. Les visages éreintés. Les écrans allumés. Les doigts qui tapaient déjà les dépêches.

— On commence par dire la vérité, dit-il. Même quand personne ne veut l'entendre.


La conférence de presse dura quarante minutes.

Les questions étaient les mêmes, posées différemment. Les réponses aussi. À la fin, Gabriel sentait sa voix racler, les mots usés comme des pierres roulées trop longtemps dans l'eau.

Il sortit par la porte latérale. Marianne l'attendait dans le couloir.

— C'était bien, dit-elle.

— Tu mens.

— Un peu. Mais ça aurait pu être pire.

— Combien de points j'ai perdus pendant que je parlais ?

— On verra demain.

— Dis-moi.

Marianne hésita. Puis elle sortit son téléphone, fit défiler un écran.

— Les premiers chiffres arrivent. Tu es à onze pour cent dans notre circonscription. Les indécis montent à trente-huit.

— Onze.

— C'est pas perdu, Gabriel.

— Onze, répéta-t-il. Il y a deux semaines, j'étais à trente-cinq.

— Il y a deux semaines, tu n'avais pas été traîné dans la boue par tous les médias du pays.

Il passa une main sur son visage. Sa peau était collante, les doigts tremblaient.

— Il faut que je sorte, dit-il.

— Où ?

— Je sais pas. Prendre l'air.

— Gabriel. T'as un meeting demain à quatorze heures.

— Je serai là.

Elle avait les yeux rouges, les cernes creusés comme des coulées de crayon. Elle n'avait pas dormi depuis trois nuits.

— Je serai là, répéta-t-il. Je te promets.


Il prit le train de vingt et une heures.

Direction : sud. Ardèche. Un village qu'il ne connaissait pas, dont il avait mémorisé les coordonnées sur un bout de papier qu'il brûlerait après.

Le wagon était presque vide. Un couple âgé, endormi. Un homme en costume, les yeux fixés sur son téléphone. Gabriel se cala contre la fenêtre, la vitre froide contre sa tempe.

Les lumières de Lyon défilèrent. Les immeubles, les usines, les champs. Puis le noir.

Il sortit son téléphone. Le déposa sur la tablette. Les mots de Zara résonnèrent dans sa tête : tu vérifies la batterie. Si elle chauffe, quelqu'un écoute. Tu regardes les applications qui tournent en fond. Si t'en vois une que t'as pas ouverte, c'est qu'elle est ouverte pour toi.

Il vérifia la batterie. Normale. Les applications. Rien d'anormal.

Il retourna le téléphone face contre la tablette.

Le train roulait dans la nuit.


En descendant du train, il prit une inspiration. Un mélange d'herbe mouillée et de diesel l'envahit.

Gabriel descendit sur le quai vide. Une seule lampe éclairait le parking, où une voiture l'attendait.

Une vieille Peugeot, grise, la peinture écaillée.

Il s'approcha. La vitre côté conducteur descendit. Zara.

— Montez, dit-elle. On a du travail.

La voiture sentait la cigarette et le plastique chaud. Gabriel s'installa côté passager, boucla sa ceinture.

— Où on va ?

— Un endroit où personne ne vous cherchera.

La voiture démarra. Les phares trouaient l'obscurité, des arbres, des murs de pierre, des virages serrés.

— Vous avez fait ce que je vous ai dit ? demanda Zara.

— Vérifier le téléphone. Oui.

— Et ?

— Rien d'anormal.

— Ça ne veut rien dire. Les outils professionnels ne laissent pas de traces que vous pouvez voir.

Elle alluma une cigarette. La fumée emplit l'habitacle.

— On va vous apprendre à communiquer sans laisser de traces. À vérifier si on vous suit. À reconnaître quand on essaie de vous piéger.

— Je sais déjà tout ça.

— Non, dit-elle. Vous savez comment un politicien se protège. Vous ne savez pas comment un fantôme se protège. C'est différent.

— Pourquoi ?

— Parce qu'un politicien veut qu'on le voie. Un fantôme, non.

La voiture s'arrêta devant un portail métallique. Zara sortit un boîtier, appuya sur un bouton. Le portail s'ouvrit lentement.

Ils entrèrent. Derrière eux, le portail se referma.


Le bâtiment était une ancienne ferme. Toit de tuiles, murs en pierre, une antenne sur le toit qui ressemblait à un arbre mort.

À l'intérieur, tout avait été transformé.

Des ordinateurs alignés contre les murs. Des câbles partout, bleus, noirs, rouges, qui couraient le long des plinthes. Un écran géant montrait une carte de France, avec des points lumineux qui clignotaient.

Malik était assis devant un clavier, les doigts courant sur les touches.

— Il est là, dit-il sans se retourner.

— Il est là, confirma Zara.

Gabriel s'approcha de l'écran.

— Qu'est-ce que c'est ?

— Le réseau, dit Malik. Chaque point, c'est un nœud de l'Archipel. Un serveur, une antenne, un relais.

— Combien ?

— Deux cent trente-sept. Pour l'instant.

— Pour l'instant ?

Malik pivota. Ses yeux étaient éteints, mais il souriait.

— On en ajoute tous les jours. Des gens qui nous prêtent leur connexion, leur toit, leur temps. Des gens qui en ont marre.

— Marre de quoi ?

— De vivre dans une machine qui sait tout sur eux.

Gabriel fixa les points lumineux. Des centaines. Et chacun, un risque. Chacun, une vie qui pouvait basculer.

— On commence par les bases, dit Zara. Asseyez-vous.

Il prit place. Elle déposa un téléphone sur la table : un modèle basique, à clapet, l'écran fissuré.

— Ça, c'est votre nouveau téléphone. Il n'a pas de puce. Il communique par signal radio, chiffré. Personne ne peut l'écouter.

— Sauf vous.

— Sauf nous. Mais on fait partie de l'équipe.

Gabriel prit le téléphone. Il était lourd, les touches en caoutchouc usé.

— Vous l'utilisez pour les communications sensibles. Pour le reste, vous gardez votre téléphone normal. Mais vous ne parlez jamais de l'Archipel dessus. Jamais.

— Je sais.

— Vous croyez savoir. Mais vous ne savez pas encore. Parce que vous n'avez pas l'habitude de vivre avec la paranoïa.

Elle alluma une cigarette.

— La paranoïa, c'est un muscle. Ça se travaille. Vous commencez par vérifier votre téléphone trois fois par jour. Ensuite, vous vérifiez les gens autour de vous. Ensuite, vous vérifiez vos pensées.

— Mes pensées ?

— Ce que vous dites. Ce que vous écrivez. Ce que vous laissez voir sur votre visage. Les fantômes ne montrent rien.

Gabriel soupesa le téléphone.

— Et si je me trompe ?

— Vous vous tromperez. C'est normal. Mais chaque erreur vous apprendra quelque chose.

— Et si je vous mets en danger ?

Zara souffla la fumée.

— Vous nous mettez en danger tous les jours. C'est le deal. On a choisi.


Pendant trois heures, Malik lui montra les bases.

Comment vérifier un fichier avant de l'ouvrir. Comment repérer un lien piégé. Comment utiliser un VPN qui ne gardait pas de traces. Comment effacer son historique sans laisser de signature.

Gabriel écoutait, notait, posait des questions. Mais ses doigts étaient lents, les commandes ne restaient pas dans sa mémoire.

— Vous pensez comme un politicien, dit Malik.

— Qu'est-ce que ça veut dire ?

— Vous cherchez le compromis. La solution qui arrange tout le monde. Ici, il n'y a pas de compromis. Il y a des règles. Tu les suis ou tu les casses. Si tu les casses, tu mets tout le monde en danger.

— Je ne suis pas habitué.

— Je sais. C'est pour ça qu'on vous apprend.

Malik pivota vers l'écran. Ses doigts coururent sur le clavier.

— Regardez. Je vais vous montrer comment on repère une attaque de phishing.

Gabriel se pencha. L'écran montrait un courriel, banal, avec le logo d'une banque.

— Qu'est-ce que vous voyez ?

— Un courriel de ma banque.

— Regardez l'adresse de l'expéditeur.

Gabriel plissa les yeux.

support@banquedelyon.fr.

— Et le vrai ?

Malik cliqua sur un bouton. Une autre adresse apparut, en dessous : support@banquedelyon-secure.com.

— La différence est minuscule. Un tiret. Mais ça change tout.

— Comment on repère ça ?

— On regarde. On regarde toujours. On ne clique jamais sans vérifier. On ne fait jamais confiance à un lien qu'on n'a pas demandé.

Gabriel hocha la tête. Mais il savait qu'il oublierait. Que dans la précipitation, dans le stress, il cliquerait sur le mauvais lien, qu'il ouvrirait la porte à la machine.

Ses mains tremblaient.

— Vous voulez savoir ce que je pense ? dit Zara.

— Quoi ?

— Vous êtes trop seul. Vous portez tout tout seul. La campagne, l'Archipel, votre famille. Vous allez craquer.

— Je tiens.

— Pour l'instant. Mais la tension, ça s'accumule. Et quand vous craquerez, ce sera au mauvais moment.

— Qu'est-ce que vous voulez que je fasse ?

— Dormir. Manger. Parler à quelqu'un qui ne veut rien de vous.

— Je n'ai personne.

Zara ne dit rien. Longtemps.

— Si, dit-elle. Vous avez nous. Mais on veut quelque chose de vous.

— Quoi ?

— Que vous teniez. Jusqu'au bout.


Le lendemain matin, Gabriel prit le premier train pour Lyon.

Il avait dormi deux heures, sur un canapé qui sentait la poussière et le tabac froid. Il avait mal au dos, les yeux qui piquaient.

Dans le train, il sortit son téléphone normal. Vingt-trois messages de Marianne. Six appels manqués. Trois journalistes qui demandaient une interview.

Il répondit aux messages de Marianne. Ignora les journalistes.

Puis il ouvrit le dossier des discours. Il devait préparer le meeting de l'après-midi.

Il parcourut les notes. Des phrases. Des promesses. Des chiffres.

Rien ne lui semblait vrai.

Il se souvint des manifestes de Solène. Des phrases qui tournaient dans sa tête comme des insectes. La souveraineté cognitive. L'attention comme un bien commun. La machine qui nous vole notre temps, notre attention, notre capacité à penser.

Il les avait lues trois fois. Il ne les comprenait pas toutes, mais il les sentait.

Il ouvrit un nouveau document. Commença à écrire.

Mesdames, Messieurs,

On vous a dit que la démocratie, c'est voter. Que la liberté, c'est choisir. Que l'information, c'est savoir.

On vous a menti.

Il s'arrêta. Relut la phrase. La vingtaine de mots.

C'était trop fort. Trop direct. Trop dangereux.

Il la garda.


Le meeting avait lieu dans une salle des fêtes, à Vénissieux.

Cent vingt personnes. Peut-être cent trente. Beaucoup de chaises vides.

Gabriel monta sur l'estrade. Les projecteurs l'aveuglaient. Il ne voyait pas les visages, seulement des silhouettes.

Il parla.

Il parla de la souveraineté cognitive. De l'attention comme un bien commun. Des algorithmes qui nous enferment dans des bulles, qui nous apprennent à haïr ce qu'on ne connaît pas.

Les gens écoutaient. Mais leurs visages étaient fermés. Ils ne comprenaient pas les mots, mais ils entendaient quelque chose dans sa voix. Une colère. Une lassitude. Une sincérité qui n'était pas dans les discours des autres.

À la fin, une femme se leva.

Elle tenait une pancarte en carton, écrite à la main. Les lettres étaient mal formées, comme si elle avait écrit vite, dans l'urgence.

Gabriel, on croit en toi.

Elle n'était pas seule. Derrière elle, d'autres pancartes se levèrent. Des mots simples. La vérité. La confiance. Résiste.

Gabriel déchiffra ces pancartes. Du carton. De la peinture. Des mains qui avaient écrit, qui avaient choisi de venir, qui avaient pris le risque de croire.

Il ne savait pas quoi dire.

Il demeura là, devant eux, les mains tremblantes, la gorge serrée.

— Merci, dit-il.

Et ce fut tout.


Le soir, Marianne le retrouva dans son bureau.

Elle ferma la porte. Demeura debout, les bras croisés.

— Tu changes, dit-elle.

— Comment ça ?

— Tes discours. Tu parles comme... je sais pas. Comme si tu donnais un cours.

— Je parle de ce que j'ai appris.

— Tu parles de souveraineté cognitive. Personne ne sait ce que ça veut dire.

— C'est pour ça que je l'explique.

— Tu perds du temps. Les gens veulent du concret. Du logement. Du travail. De la sécurité.

— La sécurité, c'est ça. La sécurité, c'est de ne pas être surveillé. De ne pas être manipulé. De ne pas être un produit.

Marianne le dévisagea. Ses yeux étaient fixes, les paupières lourdes.

— Tu changes, répéta-t-elle. Tu parles comme si t'avais renoncé à gagner.

Gabriel encaissa. Il voulait lui dire la vérité. Lui dire qu'il avait vu la machine. Qu'il avait pressé le bouton. Que le monde était plus grand, plus dangereux, plus étrange qu'elle ne pouvait l'imaginer.

Mais il ne pouvait pas.

— Peut-être que gagner n'est plus le but, dit-il.

Le visage de Marianne blêmit.

— Alors quoi ? dit-elle. Quel est le but ?

Gabriel ne répondit pas.


Cette nuit-là, son téléphone sonna.

Il était assis dans le noir, dans l'appartement vide. L'écran affichait un nom. Sa mère.

Il décrocha.

— Gabriel ?

— Oui.

— Je t'ai vu à la télévision. Tu as l'air fatigué.

— Je vais bien.

— Tu dis toujours ça. Depuis que tu es petit.

— Parce que c'est vrai.

— Non, dit-elle. C'est pas vrai. Tu n'as jamais été bien. Tu as juste appris à faire semblant.

Il entendit sa respiration. Vieille. Essoufflée. Les poumons qui luttaient.

— Je suis inquiète, Gabriel. Très inquiète.

— Il n'y a pas de raison.

— Si. Il y a toujours une raison. Les mères, on sait.

— Maman, je vais bien.

— Tu mens. Mais je ne peux pas t'obliger à dire la vérité.

Un silence.

— Je t'aime, dit-elle.

— Moi aussi.

Il raccrocha.


Il demeura dans le noir, le téléphone à la main.

Sur la table, à côté de lui, le téléphone à clapet. Le téléphone des fantômes. Il ne l'avait pas utilisé depuis la première fois.

Il le prit. Le retourna dans ses mains. Les touches en caoutchouc. L'écran fissuré.

L'image de sa mère s'imposa. Ce qu'elle dirait si elle savait. Ce qu'elle verrait si elle le voyait maintenant.

La question de Marianne le traversa. Quel est le but ?

Les pancartes en carton flottèrent devant ses yeux. Les mains qui les tenaient. Les visages qu'il n'avait pas vus.

Le souvenir de la machine resurgit. Le bouton. Les neuf secondes.

Il reposa le téléphone sur la table.

Il ne l'avait pas utilisé.

Mais il savait qu'un jour, il le ferait.

Il se demanda si, ce jour-là, sa mère le reconnaîtrait encore.

Il se demanda s'il se reconnaîtrait lui-même.