Diléviathan
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Chapitre 07

L'Archipel

Publié le 10 août 2026

« Le premier acte de résistance est de nommer les choses pour reprendre du pouvoir. Vient ensuite la discipline de la curiosité, la résistance à la fatigue et à l'indifférence. »

— Asma Mhalla, Entretien avec Pierre Coutelle, Librairie Mollat, 24/10/2025

Mars, J-35, cinq semaines avant l'élection

Zara prit une grande inspiration avant de parler.

— J'ai travaillé chez Capgemini pendant six ans. Data science. Projets pour le ministère de l'Intérieur, la Sécurité sociale, quelques banques. On construisait des modèles prédictifs. Rien de spécial, sur le papier. Des algorithmes pour optimiser les flux, réduire les fraudes, améliorer l'efficacité administrative.

Elle marqua une pause.

— En 2023, j'ai eu accès à un projet classifié. L'extension du Fichier des titres électroniques sécurisés. Vous savez ce que c'est ?

Gabriel secoua la tête.

— Le fichier le plus vaste de France, dit Malik sans lever les yeux de son clavier. Empreintes digitales, photos d'identité, signatures. Toute personne qui demande une carte d'identité ou un passeport. Soixante millions de personnes.

— L'extension, continua Zara, consistait à ajouter une couche comportementale. Analyse des micro-expressions faciales aux guichets. Corrélation avec les données de transport, les achats, les connexions Wi-Fi. L'idée était de construire un profil de risque pour chaque citoyen. Non pas ce qu'il fait, mais ce qu'il pourrait faire.

Elle traça un cercle au tableau.

— Le projet a été abandonné officiellement. Trop controversé. Mais les modèles étaient déjà entraînés. Les infrastructures déjà construites. Ils ont juste changé le nom et l'ont réparti entre plusieurs agences.

Gabriel détailla les visages autour de la table. Kenza, les bras croisés. Malik, les doigts immobiles. Solène, le stylo levé.

— Vous en êtes sûrs ? demanda-t-il.

— On l'a vu, dit Malik. Les données. Les serveurs. Les connexions. Pas besoin de deviner quand on peut lire.

Il fit pivoter son écran vers Gabriel.

— Regardez.

L'écran montrait une carte de la France. Des points lumineux, des lignes qui se croisaient, des zones de couleur qui pulsaient comme un cœur.

— C'est quoi ?

— Le Diléviathan, dit Malik. Enfin, une petite partie. Les flux de données entre les ministères, les opérateurs téléphoniques, les banques, les assureurs, les grandes plateformes. Chaque point est un serveur. Chaque ligne est un transfert d'information. La couleur indique le type de donnée.

Gabriel se pencha. La carte était immense. Des milliers de points. Des millions de lignes.

— C'est... tout le monde ?

— Pas encore, dit Malik. Mais ça vient.

Il zooma sur une région. Lyon. Des points rouges, bleus, verts.

— Le rouge, c'est la santé. Le bleu, les transports. Le vert, les communications. Regardez.

Il cliqua sur un point rouge. Une fenêtre s'ouvrit. Des lignes de code, des adresses IP, des horodatages.

— Ça, c'est l'hôpital de la Croix-Rousse. Tous les dossiers patients. Connecté au système de la CPAM. Connecté à la base de données des pharmacies. Connecté au fichier des transports sanitaires. Chaque fois que quelqu'un entre dans cet hôpital, son identité, son diagnostic, son traitement, son assurance, son adresse, son numéro de téléphone sont transmis à six agences différentes.

— Sans consentement, ajouta Zara.

— La loi dit que oui, dit Malik. Mais la loi est écrite par des gens qui comprennent pas la technologie.

Il repoussa sa chaise.

— Venez. On va vous montrer le miroir.


Le couloir était étroit. Les murs en béton, nus. Des câbles couraient le long du plafond, attachés par des serre-câbles. L'air saturait de poussière et d'ozone.

Zara ouvrit une porte.

La pièce était petite. Six écrans disposés en arc de cercle. Des câbles partout. Une odeur de plastique chaud.

— Asseyez-vous, dit Zara.

Gabriel se glissa dans le siège. Les écrans étaient noirs.

— Le miroir, dit Zara, c'est une machine qu'on a construite pour visualiser ce que le Diléviathan sait de vous. Pas en théorie. En temps réel.

Elle appuya sur une touche.

Les écrans s'allumèrent.

Gabriel vit d'abord une forme. Un réseau de points lumineux, comme une constellation. Puis les points devinrent des mots. Des dates. Des chiffres.

— C'est vous, dit Zara.

Son nom. Gabriel Moreau. Date de naissance. Lieu de naissance. Adresse actuelle. Adresses précédentes. Numéro de sécurité sociale. Numéro de passeport. Numéro de carte vitale. Numéro de compte bancaire. Numéro de téléphone. Opérateur téléphonique. Modèle de téléphone. Version du système d'exploitation.

— Ça, ce sont les données qu'on trouve dans les fichiers publics, dit Zara. Ce que l'État sait de vous. Mais regardez.

Elle cliqua.

Nouveaux points. Nouveaux mots.

Liste des appels entrants et sortants. Durée. Fréquence. Contacts. Lieux des appels. SMS. Contenu des SMS (extraits). Emails. Expéditeurs. Destinataires. Objets. Pièces jointes.

— Les opérateurs, dit Zara. Ils gardent tout. La loi impose une durée de conservation d'un an pour les métadonnées. Mais les opérateurs gardent les données plus longtemps. Pour la revente, la publicité, l'analyse.

L'écran affichait ses appels. Ses SMS. Ses emails.

Un message qu'il avait envoyé à sa mère il y a trois ans. Je suis fatigué. Je t'appelle demain.

— Comment...

— C'est dans un fichier de Data4Good, dit Zara. Une entreprise qui achète des données d'opérateurs pour faire du marketing prédictif. Votre message a été anonymisé, mais pas assez. On peut le reconstituer.

Elle cliqua encore.

Nouveaux points.

Achats. Tous les achats. Le pain à la boulangerie du coin. Les billets de train. Les livres sur Amazon. Les vêtements chez Decathlon. Les médicaments à la pharmacie. Les fleurs chez le fleuriste.

— Les cartes bancaires, dit Zara. Chaque transaction est enregistrée. Pas seulement le montant. Le lieu, l'heure, le type de commerce. Avec ça, on peut reconstruire votre vie. Ce que vous mangez. Ce que vous lisez. Ce que vous portez. Qui vous voyez. Où vous allez.

L'écran défila. Mois après mois. Année après année. Sa vie.

Le jour où il avait acheté un bouquet de fleurs. 14 février 2022. Chez un fleuriste près de la place Bellecour.

Il se souvint. Il avait oublié la Saint-Valentin. Il avait acheté les fleurs en courant, entre deux réunions.

— Vous avez oublié la Saint-Valentin, dit Zara. Et vous avez acheté les fleurs à 18h47. Juste avant que le magasin ferme.

Gabriel lui fit face.

— Vous lisez dans mes pensées ?

— Non. On lit dans vos données. C'est pire.

Elle cliqua encore.

Nouveaux points.

Données médicales. Analyses de sang. Radiographies. Consultations chez le généraliste. Consultations chez le spécialiste. Hospitalisations. Allergies. Traitements en cours. Résultats d'examens.

— L'hôpital, dit Zara. Votre dossier médical partagé. Connecté à la CPAM. Connecté à votre mutuelle. Connecté à votre pharmacie.

L'écran affichait ses analyses de sang. Ses taux de cholestérol. Sa tension artérielle. Ses allergies aux antibiotiques.

— C'est... c'est illégal.

— Non, dit Malik. C'est la loi. Le DMP, dossier médical partagé, est obligatoire depuis 2022. Vous avez signé un consentement. Mais vous avez signé sans lire. Tout le monde fait ça.

Zara cliqua.

Nouveaux points.

Données de localisation. GPS. Wi-Fi. Antennes relais. Trajets quotidiens. Lieux fréquentés. Temps passé à chaque endroit.

— Votre téléphone, dit Zara. Il envoie sa position toutes les quinze minutes. Même quand vous n'utilisez pas d'application. Même quand vous êtes chez vous. Même quand vous dormez.

Sur l'écran, ses trajets. Sa maison. Son bureau. Le café où il allait le matin. La salle de sport où il allait le soir. Le supermarché où il faisait ses courses.

Le trajet de son arrivée apparut. De la gare de Valence à la colline.

— Vous nous avez suivis, dit-il.

— Non, dit Zara. On vous a retrouvé. Grâce à vos données. On savait que vous viendriez. On a juste attendu.

Gabriel se dressa.

— C'est une démonstration de force, dit-il. Vous voulez me montrer que vous pouvez tout savoir sur moi. Que je suis transparent. Que je n'ai aucun secret.

— Non, dit Zara. On veut vous montrer que vous n'avez aucun secret. Pas pour nous. Pour eux. Le système. L'architecture. Le Diléviathan.

Zara l'imita.

— Vous avez une douche intelligente, Gabriel. Elle mesure la durée de votre douche, la température de l'eau, la consommation. Ces données sont envoyées à votre fournisseur d'énergie, qui les revend à une entreprise de marketing, qui les croise avec vos données de santé pour déterminer votre niveau de stress.

— Quoi ?

— Vous prenez des douches plus longues quand vous êtes stressé. C'est connu. Les assureurs le savent. Certains commencent à utiliser ces données pour ajuster les primes.

Gabriel agrippa l'accoudoir et se laissa tomber.

— Vous avez un frigo connecté, continua Zara. Il envoie la liste de vos achats à votre supermarché. Qui la revend à des entreprises agroalimentaires. Qui l'utilise pour vous proposer des produits adaptés à votre profil nutritionnel.

— Vous avez une montre connectée. Elle mesure votre pouls, votre sommeil, vos pas. Ces données sont envoyées à votre assurance santé. Qui les utilise pour calculer votre « score de bien-être ». Plus vous faites d'exercice, plus votre prime baisse. Mais si vous arrêtez, elle monte.

— Vous avez une voiture connectée. Elle envoie votre position, votre vitesse, votre consommation, vos freinages. Ces données sont envoyées à votre assureur auto. Qui les utilise pour calculer votre « score de conduite ». Si vous freinez trop fort, votre prime monte.

Gabriel fixa l'écran. La constellation de points. Sa vie. Toute sa vie.

— Il n'y a pas de complot, dit Zara. Pas de conspiration. Pas de réunion secrète où des hommes en costume décident de vous surveiller. C'est pire que ça.

— Quoi ?

— C'est l'architecture elle-même. Le système est conçu pour collecter des données. Chaque appareil, chaque service, chaque application est une porte d'entrée. Les données s'accumulent. Les algorithmes les analysent. Les modèles les utilisent.

— Et personne ne décide, dit Solène. C'est ça le plus effrayant. Personne n'a besoin de décider. Le système décide tout seul. Il optimise. Il prédit. Il oriente.

— On appelle ça le steering, dit Malik. Le pilotage. Pas la manipulation. Pas la propagande. Le pilotage.

Il vint se placer devant l'écran.

— Imaginez un drone, dit-il. Pas un drone militaire. Un drone de livraison. Il a une destination. Il doit livrer un colis. Mais il ne suit pas une route fixe. Il s'adapte. Il évite les obstacles. Il prend les meilleurs chemins.

— C'est ce que fait le Diléviathan avec les gens. Il a une destination. Une direction. Il veut que vous pensiez d'une certaine façon, que vous votiez d'une certaine façon, que vous consommiez d'une certaine façon. Mais il ne vous force pas. Il vous pilot.

— Comment ? demanda Gabriel.

— En contrôlant votre attention, dit Solène. Les algorithmes de recommandation. Les réseaux sociaux. Les moteurs de recherche. Les sites d'information. Tout est conçu pour capter votre attention et la diriger vers certains contenus.

— Pas des fake news, précisa Malik. Pas de la désinformation. De l'orientation. On vous montre ce qui renforce vos croyances. On vous cache ce qui les contredit. On crée des bulles. Des chambres d'écho.

— Et vous croyez que vous pensez par vous-même, dit Solène. Mais vous pensez dans les limites de votre bulle. Vous ne voyez pas ce qui est en dehors.

L'image de ses parents s'imposa. Ses amis. Ses collègues. Pris dans la même nasse.

— Et les gens ? Ils ne s'en rendent pas compte ?

— Certains, oui, dit Zara. Mais la plupart, non. Parce que le système est invisible. On ne voit pas les algorithmes. On ne voit pas les bulles. On voit juste ce qu'on veut voir.

— Et quand on commence à voir, dit Malik, il est trop tard. Parce que le système a déjà modifié votre comportement. Vous avez déjà changé. Vous êtes déjà devenu la personne que le système voulait que vous soyez.

Gabriel fixa l'écran. Sa vie. Toute sa vie.

Les points. Les lignes. Les zones de couleur.

Son nom. Sa date de naissance. Ses achats. Ses appels. Ses déplacements.

La douche qu'il avait prise à Paris, avant de tout quitter. Douze minutes. Trente-huit degrés.

— Vous avez raison, dit-il. Je n'ai plus de maison.


Solène s'approcha. Elle toucha l'épaule de Gabriel.

— Ce n'est pas une fatalité, dit-elle. On peut résister.

— Comment ?

— On sabote.

Elle se dirigea vers un autre écran. Un ordinateur portable, ouvert, posé sur une caisse en plastique.

— Pas les infrastructures. On sabote le modèle. On injecte du bruit. On crée des contradictions dans les données d'entraînement. On fait douter l'algorithme de ses propres prédictions.

Elle montra l'écran.

— On appelle ça le Parlement des Fantômes.

L'écran montrait une interface. Des profils. Des photos. Des noms. Des biographies. Des centaines. Des milliers.

— Des faux profils, dit Solène. Créés par un code qu'on a écrit. Chacun a une histoire. Une famille. Un travail. Des hobbies. Des opinions politiques. Des croyances religieuses.

— Ils sont crédibles ?

— Très. On a utilisé des photos générées par IA. Des biographies créées par nos soins. Des historiques de navigation simulés. Des interactions cohérentes.

— Ils se parlent entre eux, dit Malik. Ils commentent des articles. Ils partagent des posts. Ils forment des groupes. Ils débattent.

— Et l'algorithme les regarde, dit Solène. Il apprend d'eux. Il construit des profils. Il fait des prédictions. Mais les prédictions sont fausses, parce que les profils sont faux.

— Vous créez du bruit.

— Exactement. On sème le doute. On rend l'algorithme moins sûr de lui. On le force à se tromper.

— Et ça marche ?

— Un peu, dit Malik. Pas assez. Mais on s'améliore.

L'écran faisait défiler les profils. Des visages. Des noms. Des vies.

Un profil émergea. Un homme. Quarante-cinq ans. Marié. Deux enfants. Ingénieur à Lyon. Catholique pratiquant. Vote à droite.

Un autre. Une femme. 32 ans. Célibataire. Sans enfant. Avocate à Paris. Athée. Vote à gauche.

Un autre. Un étudiant. 22 ans. En master de philosophie. Vit chez ses parents. Pas de religion. Vote écologiste.

— Ils sont réels ? demanda Gabriel.

— Non, dit Solène. Ça n'existe pas. Mais l'algorithme ne sait pas faire la différence.

— Et vous faites quoi avec eux ?

— On les fait interagir. On leur fait commenter des articles politiques. On leur fait partager des posts. On leur fait débattre.

— Pourquoi ?

— Pour créer un contre-modèle. Un modèle qui n'est pas aligné avec le vrai monde. Un modèle qui va apprendre des choses fausses.

— Et ensuite ?

— Ensuite, on injecte ce contre-modèle dans le système. Par les API publiques. Par les réseaux sociaux. Par les sites d'information.

— Et le système devient moins fiable ?

— Oui, dit Malik. Un peu. Juste assez pour que les prédictions soient moins précises. Juste assez pour que les gens aient une chance de penser par eux-mêmes.

Les milliers de profils défilaient sur l'écran. Les milliers de vies.

La campagne. Les meetings. Les discours. Les promesses. Tout cela flottait maintenant derrière l'écran, comme une autre couche de données. Le système. L'architecture. Le Diléviathan.

— C'est une guérilla, dit-il. Pas une guerre.

— Oui, dit Solène. C'est une guérilla. On ne peut pas gagner. Mais on peut tenir.

— Tenir jusqu'à quand ?

— Jusqu'à ce que les gens se réveillent.

— Et s'ils ne se réveillent pas ?

Solène ne répondit pas tout de suite.

— Alors on aura perdu. Mais au moins, on aura essayé.


Étienne s'approcha. Sa paume se referma sur l'épaule de Gabriel.

— On a besoin de toi, dit-il.

— Pour quoi ?

— Pour parler.

— Parler de quoi ?

— De ce que tu as vu. De ce que tu sais. De ce que tu as compris.

— Je ne suis plus candidat.

— Justement. Tu n'as plus rien à perdre.

Gabriel fit face au vieil homme.

— Tu veux que je devienne un fantôme, moi aussi.

— Non, dit Étienne. Je veux que tu deviennes une voix. Une voix qui vient de nulle part. Une voix qu'ils ne peuvent pas contrôler.

— Comment ?

— Tu parles. Tu racontes ce que tu as vu. Tu dis la vérité.

— Et ils me croiront ?

— Peut-être. Peut-être pas. Mais au moins, ils entendront.

L'écran. Les milliers de profils. Les milliers de vies.

Il revit son grand-père. La photographie. La presse qui disait la vérité. Puis la machine qui savait tout. Le bouton qu'il avait pressé.

— Je ne sais pas si je peux, dit-il.

— Personne ne sait, dit Étienne. Mais il faut essayer.

Gabriel détailla les visages autour de la table. Zara, les yeux vides. Malik, les doigts sur le clavier. Solène, le stylo immobile. Kenza, qui n'avait pas dit un mot depuis son arrivée.

— Je vais réfléchir, dit-il.

— Prends ton temps, dit Étienne. Mais n'attends pas trop.

L'écran l'aspira de nouveau.

— Le Parlement des Fantômes ne va pas se construire tout seul.

Les profils défilaient.

Des visages. Des noms. Des vies.

Des gens qui n'existaient pas.

Mais qui parlaient.

Qui argumentaient.

Qui changeaient d'avis.

Qui formaient des coalitions.

Qui les brisaient.

Des gens qui n'existaient pas.

Mais qui faisaient douter la machine.

Son reflet dans l'écran se superposa aux images. La campagne. Les discours. Les promesses. La machine qui savait tout. Ce qu'il pourrait dire.

Et il demeura là, devant l'écran, tandis que les fantômes argumentaient.