Diléviathan
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Chapitre 06

Le Canal Mort

Publié le 8 août 2026

« Il n'y a pas de document de culture qui ne soit aussi un document de barbarie. »

— Walter Benjamin, Sur le concept d'histoire, 1940

Mars, J-35, cinq semaines avant l'élection

Les trois premiers jours, Gabriel ne fit rien.

Il dormit dans le lit de son grand-père, sous une couverture imprégnée de naphtaline et de poussière. Le jour était déjà haut quand il s'extirpa des draps. Il faisait du café dans une vieille cafetière italienne, le buvait installé à la table de la cuisine, les coudes sur le bois éraflé, à observer les mouches virer autour de la corbeille à pain.

Le premier jour, il marcha vers le nord, dans les collines. Le sentier montait à travers les châtaigniers, les feuilles mortes craquant sous ses semelles. Il s'arrêta au sommet d'une crête, contempla la vallée en contrebas. Les toits de tuiles roses, les champs en friche, une route vide qui serpentait jusqu'à l'horizon. Le vent mêlait le thym à la pierre tiède.

Il fit une pause, assez longtemps pour que l'ombre des arbres tourne autour de lui.

Il n'avait pas de téléphone. Il l'avait laissé dans la vieille 205 de son grand-père, garée dans la grange, éteint, dans la boîte à gants. Il n'avait pas de montre. Il n'avait rien que les vêtements qu'il portait, un couteau suisse trouvé dans un tiroir, et la mémoire des derniers jours qui lui battait dans la tête comme un cœur malade.

Le deuxième jour, il lut.

Il avait trouvé le livre sur l'étagère du salon, entre un guide des champignons et un vieux numéro de Science & Vie. Homage to Catalonia, de George Orwell. L'édition était anglaise, la couverture cornée, les pages jaunies. Quelqu'un avait souligné des passages au crayon de papier : probablement son grand-père, qui lisait tout avec un crayon à la main, comme s'il préparait un examen.

Gabriel se cala dans le fauteuil près de la fenêtre. Il lut les premières pages, l'arrivée à Barcelone, les rues pleines de miliciens, l'enthousiasme des premiers jours. Il lut plus vite quand Orwell racontait les tranchées de Saragosse, le froid, la nourriture infecte, les rats. Il ralentit sur les passages soulignés : des phrases sur la nature des révolutions, sur la façon dont les causes justes se dévorent elles-mêmes.

"La guerre, ce n'est pas ce que vous croyez. Ce n'est pas le courage ou l'idéal. C'est la boue, la vermine, l'ennui, et la peur qui vous ronge le ventre."

Son grand-père avait écrit dans la marge, d'une écriture fine et serrée : Oui. C'est exactement ça. 1939.

Gabriel referma le livre. Il suivit la poussière danser dans la lumière. Il se demanda ce que son grand-père aurait pensé de tout ça : des algorithmes, des machines qui enregistraient tout, des hommes qui ne décidaient plus rien.

Il se demanda si son grand-père aurait su quoi faire.

Le troisième jour, il n'eut plus de pain.

Il avait trouvé les premières provisions dans le congélateur de son grand-père : un pain de campagne, un morceau de fromage, un paquet de jambon sous vide. Il les avait posées là lui-même, la dernière fois, avant de repartir. C'était devenu un rituel, depuis la mort du vieil homme : ne jamais laisser la maison vide. Ne jamais la laisser attendre, les mains vides, quelqu'un qui ne saurait pas dire quand il reviendrait. La veille, il avait fini le fromage. Ce matin, il avait fini le jambon. Il ne subsistait que du café, du riz, et une boîte de conserve de cassoulet dont l'étiquette datait de 2018. Il fallait aller au village.

Il hésita.

Il demeura assis à la table, à fixer la boîte de conserve, à peser le risque. Le village était à huit kilomètres. Il y avait une épicerie, un tabac-presse, une boulangerie qui ouvrait le matin. Des gens qu'il reconnaissait de vue, des voisins, des vieux qui l'avaient vu grandir.

Ils ne sauraient pas. Ils ne suivaient pas les informations. Ils s'en fichaient.

Il saisit les clés de la voiture.


Un mélange de savon et de légumes qui tournaient flottait dans l'épicerie. La patronne, une femme d'une soixantaine d'années avec des cheveux gris attachés en queue de cheval, le vit entrer, hocha la tête, continua de ranger des boîtes de conserve sur une étagère.

— Ça faisait longtemps, Gabriel.

— Je suis passé prendre des choses.

— Je vois.

Elle ne fit pas de questions. C'était une femme qui maîtrisait l'art de se taire. Elle avait connu son grand-père. Elle mesurait que les hommes de cette famille ne parlaient pas beaucoup.

Gabriel attrapa du pain, du fromage, des œufs, du jambon, une bouteille de vin. Il paya en espèces. La femme compta la monnaie sans quitter la caisse des yeux.

— Tu veux un journal ?

— Non.

— Si tu veux, tu passes en fin de journée. J'ai des tomates du jardin.

— D'accord.

Il quitta le magasin. Le soleil était haut, l'air sec. Il mit les courses dans le coffre. Puis il traversa la rue pour aller au tabac.

Il avait besoin de cigarettes. Il ne fumait pas. Il avait besoin de les tenir, de les respirer, de les allumer et de les voir brûler entre ses doigts.

Le tabac était vide. Un vieux comptoir en formica, des paquets alignés derrière la vitrine, une télévision accrochée au mur qui diffusait BFM en continu. Le patron lisait Le Dauphiné Libéré derrière le comptoir, des lunettes demi-lune sur le nez.

Gabriel saisit un paquet de Gauloises, le déposa sur le comptoir.

— Ça fera 13,80 €.

Gabriel tira un billet. La télévision changea d'image. Un visage apparut.

Son visage.

La photographie datait de cinq ans. Il était plus jeune, les cheveux plus longs, un sourire qu'il ne reconnaissait pas. Le chyron défilait en bas de l'écran :

BREAKING : MOREAU ABANDONNE LA CAMPAGNE. DES SOURCES CONFIRMENT UNE CRISE DE SANTÉ MENTALE.

Gabriel fixa l'écran. Le journaliste parlait, la bouche remuait, les mots arrivaient en retard, déformés par le décalage entre le son et l'image.

— ...selon un communiqué officiel publié ce matin, Gabriel Moreau, candidat surprise de la dernière présidentielle, a retiré sa candidature pour raisons médicales. Des proches évoquent un épuisement nerveux. Le parti n'a pas encore désigné de remplaçant...

L'image changea. Une conférence de presse. Un homme en costume gris parlait devant un micro. Gabriel ne l'identifiait pas. Il ne l'avait jamais vu.

— ...nous remercions Gabriel pour son engagement. Nous respectons sa décision. Nous lui souhaitons un prompt rétablissement. La campagne continue...

Le patron du tabac sortit de sa lecture. Il observa Gabriel, fixa l'écran, dévisagea Gabriel à nouveau.

— C'est toi, dit-il.

Ce n'était pas une question.

Gabriel ne répondit pas. Il saisit le paquet de cigarettes, laissa le billet sur le comptoir, s'en alla.

Dehors, le soleil l'aveugla. Il demeura immobile un instant, les bras le long du corps, à contempler la rue vide, les volets fermés, le chat qui traversait la chaussée sans se presser.

Il marcha jusqu'à la voiture. Ses jambes fonctionnaient. Ses mains aussi. Il déclencha la portière, s'installa, referma.

Une odeur de poussière et de chaleur accumulée imprégnait l'habitacle. Il cala le paquet de cigarettes sur le tableau de bord. Il observa ses mains.

Elles tremblaient.

Il sortit son téléphone de la boîte à gants. L'alluma.

Dix-sept appels manqués de Marianne. Trois de son attachée de presse. Un d'un numéro inconnu. Quarante-deux messages.

Il rappela Marianne.

Elle décrocha à la première sonnerie.

— Où es-tu, bordel ?

Sa voix était tendue, lasse. Pas en colère. Trop fatiguée pour la colère.

— Dans l'Ardèche.

— Quoi ?

— La maison de mon grand-père. Je suis venu m'installer.

Un silence. Il entendit sa respiration, un bruit de clavier, quelqu'un qui parlait dans le fond.

— Gabriel, écoute-moi. Ils disent que t'as abandonné. Que t'as démissionné. Que t'as fait une dépression. Ils ont publié une lettre de démission depuis ta boîte mail officielle.

— Je n'ai rien publié.

— Je sais. Mais c'est fait. Ton mot de passe ne marche plus. Twitter a disparu. Le site de campagne redirige vers une page qui dit merci et au revoir.

Il ferma les yeux. La chaleur dans la voiture devenait étouffante.

— Marianne.

— Quoi ?

— Je ne sais pas quoi faire.

— Tu reviens. Tu convoques une conférence de presse. Tu dis que c'était une erreur, un piratage, n'importe quoi. Tu te bats.

— Et après ?

— Après, on verra.

Il scruta à travers le pare-brise. La rue était toujours vide. Le chat s'était couché sur le trottoir, dans une tache de soleil.

— Marianne. Est-ce que tu as déjà eu l'impression que tout était décidé d'avance ?

— Quoi ?

— Que les règles du jeu étaient truquées. Que tu pouvais jouer aussi bien que tu voulais, mais que la partie était déjà finie avant que tu commences.

— Gabriel, tu délires. Reviens. On va gérer ça.

— Je ne peux pas.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne suis pas sûr de vouloir jouer leur jeu.

Il raccrocha.

Il demeura immobile, le téléphone à la main, à fixer l'écran qui s'éteignait. La batterie était presque vide. Il n'avait pas de chargeur.

Il attrapa le paquet de cigarettes. Le déchira. En sortit une. La tint entre ses doigts. Il n'avait pas de briquet.

Il mit la cigarette derrière son oreille. C'était un geste qu'il avait vu faire à son grand-père, mille fois. Il n'avait jamais compris pourquoi.

Il fixa la boîte à gants.

Le boîtier noir était là. Il l'avait emporté. Il ne se souvenait pas de l'avoir pris. Il se souvenait de l'avoir laissé dans la chambre d'hôtel. Mais il était là, dans la boîte à gants, à côté du manuel d'utilisation de la voiture.

Il le tira.

Le métal était froid. Lisse. La surface mate ne réfléchissait pas la lumière.

Il le cala sur le tableau de bord. l'examina.

Il attendit.

Il n'y avait pas de réponse à attendre. Il n'y avait que lui, le boîtier, et la route vide.

Il pressa le bouton.

Le clic fut sec, précis. Le boîtier vibra une fraction de seconde, puis redevint silencieux.

Gabriel le remit sur le tableau de bord. Il attendit.

Rien.

Il poussa la portière, descendit de la voiture. L'air tiède le frappa. Il marcha jusqu'à un muret, s'installa, parcourut les collines.

Il alluma la cigarette avec l'allume-cigare de la voiture. Toussa. La fumée était amère, chaude, désagréable. Il tira une deuxième fois, une troisième. Ses poumons protestaient. Il continua.

Cinquante-trois minutes plus tard, une camionnette blanche apparut au bout de la route.

Elle roulait lentement, sans se presser. S'arrêta à sa hauteur. Le moteur ronronnait au ralenti.

La portière coulissa.

Une jeune femme en descendit. Elle avait les cheveux courts, un visage qui ne disait rien, des yeux qui fixaient sans ciller. Elle portait un jean et un sweat gris, des baskets usées.

— Montez, dit-elle. Laissez votre téléphone dans la voiture.

Gabriel la dévisagea.

— Qui êtes-vous ?

— Celle qui vous conduit. Vous avez une heure, pas plus. Après, on vous retrouve.

Il examina la camionnette. Les vitres teintées. La plaque d'immatriculation du Gard.

Il détailla sa voiture. Le téléphone sur le siège passager. Le boîtier noir sur le tableau de bord.

Il se hissa sur ses jambes. Jeta la cigarette dans la poussière. Monta dans la camionnette.

La jeune femme referma la portière. S'installa au volant. La camionnette démarra sans bruit.

Ils roulèrent en silence. La route montait à travers les châtaigniers, puis les pins, puis les rochers. Le goudron céda la place à un chemin de terre, puis à une piste à peine tracée. La camionnette cahotait, les branches raclaient les flancs.

Ils s'arrêtèrent devant une tour métallique. Une antenne rouillée, des câbles qui pendaient, une porte en tôle ouverte sur l'obscurité.

— C'est ici, dit la jeune femme.

Elle coupa le moteur. Le silence tomba, lourd, immédiat.

Gabriel descendit. Des effluves de métal chaud et de résine de pin montaient dans l'air. Le vent faisait grincer l'antenne au-dessus de lui.

La jeune femme le précéda vers la porte. Elle dégaina une lampe torche, alluma. Le faisceau éclaira un escalier métallique qui descendait.

— Attention aux marches. Elles sont branlantes.

Il descendit. Ses pieds trouvèrent le métal, le vide, le métal à nouveau. L'obscurité l'engloutit.

En bas, une porte blindée. La jeune femme tapa un code sur un clavier numérique. La porte s'ouvrit avec un bruit d'air comprimé.

La lumière le frappa. Blanche, crue, fluorescente.

Il cligna des yeux.

La pièce était petite. Une table en plastique blanc, quatre chaises pliantes, des lampes à batterie posées sur le sol. Les murs étaient nus, le sol en ciment. Au fond, un tableau blanc couvert de schémas, de flèches, de noms écrits au feutre noir.

Quatre personnes étaient réunies autour de la table.

Étienne. Il le reconnut tout de suite. Le vieil homme était avachi sur sa chaise, les mains croisées sur le ventre, l'air abattu. son regard rencontra celui de Gabriel quand il entra, hocha la tête.

Kenza était à côté de lui. Elle avait les coudes sur la table, les doigts entrelacés. Elle ne sourit pas. Elle l'observa, simplement, comme si elle vérifiait qu'il était bien là.

Les deux autres, Gabriel ne les avait jamais vus.

Un homme d'une trentaine d'années, barbu, des lunettes épaisses, un sweat à capuche orné du logo d'une entreprise qu'il ne reconnaissait pas. Il tapait sur un ordinateur portable, les yeux fixés sur l'écran.

Une femme plus âgée, la cinquantaine, les cheveux gris coupés court, des mains abîmées, des ongles rongés. Elle tenait un stylo, le faisait pivoter entre ses doigts.

La jeune femme le suivit dans la pièce. Referma la porte blindée.

— Asseyez-vous, dit-elle.

Gabriel s'assit.

Quatre visages se relevèrent vers lui. L'homme au sweat à capuche abandonna son écran des yeux. La femme cessa de pivoter son stylo.

Étienne parla le premier.

— Tu as appuyé sur le bouton.

— Oui.

— Tu sais ce que ça signifie ?

— Non.

— Ça signifie que tu es des nôtres, maintenant. Que tu as choisi.

— Je n'ai pas choisi. J'ai appuyé sur un bouton.

— C'est la même chose.

Gabriel dévisagea Étienne. Le vieil homme avait les yeux rouges, la peau grise. Il avait l'air de ne pas avoir dormi depuis des jours.

— Qu'est-ce que c'est que tout ça ? demanda Gabriel.

La jeune femme vint s'installer à côté de lui. Elle aplatit ses mains sur la table.

— Bienvenue dans l'Archipel, dit-elle. On n'a pas beaucoup de temps.


Les présentations furent brèves, mécaniques, comme si les mots étaient une formalité qu'il fallait expédier.

La jeune femme s'appelait Zara. Elle était data scientist. Ex Capgemini. Elle avait démissionné il y a deux ans, sans explication. Elle parlait d'une voix plate, les yeux fixes, comme si elle récitait un rapport.

L'homme au sweat à capuche s'appelait Malik. Ingénieur réseau. Il avait travaillé sur la base de données nationale des identités. Il savait comment les fichiers étaient structurés, où étaient les failles, ce qu'on pouvait en tirer.

La femme au stylo s'appelait Solène. Philosophe. Elle écrivait des textes que personne ne lisait, des manifestes que personne ne publiait.

— C'est nous, dit Zara. C'est tout ce qui demeure.

Gabriel inspecta autour de lui. Les murs nus, les lampes à batterie, le tableau blanc couvert de schémas.

— Vous êtes combien ?

— C'est une question dangereuse, dit Solène.

— Je veux dire — combien de personnes, combien de cellules, combien de vous ?

Zara et Étienne échangèrent un regard.

— Assez, dit Étienne. Pas assez.

— Pour quoi faire ?

— Pour ce que tu as vu, Gabriel. Pour ce que tu sais. Pour Diléviathan.

Le nom tomba dans le silence. Personne ne broncha.

— On ne peut pas le combattre de l'intérieur, continua Étienne. Tu l'as compris. Tu as essayé. Tu as perdu. Ils t'ont effacé en trois jours. Tu n'existes plus.

— Je sais.

— Tu ne sais pas tout.

Étienne quitta sa chaise. Il marcha jusqu'au tableau blanc. Prit un feutre.

— Zara, montre-lui.

Zara déplia un ordinateur portable. Brancha un câble sur un boîtier déposé par terre. L'écran s'alluma.

Gabriel vit son visage.

Pas la photographie de la télévision. Une image en direct, granuleuse, filmée par une caméra de surveillance. Il était dans une rue, il portait les mêmes vêtements, il marchait vers une voiture.

— C'était il y a vingt minutes, dit Zara. Caméra municipale, à l'entrée de la nationale. Vous avez été identifié, tracé, classé. Vous êtes dans le système.

Gabriel consulta l'écran. Il se vit entrer dans la camionnette, la portière se refermer, le véhicule disparaître.

— On a une heure, dit Zara. Après, ils sauront où on est. Peut-être moins.

— Qui ça, « ils » ?

Zara ne répondit pas. Elle tapota sur le clavier. L'écran changea.

Gabriel vit une carte. La France. Des points lumineux partout, des lignes qui les reliaient, des flux de données qui traversaient le pays comme des artères.

— C'est Diléviathan, dit Zara. Pas le nom qu'ils lui donnent, mais c'est celui qu'on utilise. C'est le réseau. Tous les capteurs, toutes les caméras, toutes les bases de données, tous les algorithmes. C'est une machine qui ne dort jamais.

— Je sais ce que c'est.

— Non. Tu sais ce qu'on t'a dit. Ce n'est pas pareil.

Elle zooma sur un point. Sa maison à Paris. Des lignes partaient du bâtiment, rejoignaient d'autres lignes, formaient un réseau qui s'étendait sur tout le quartier, toute la ville, tout le pays.

— Regarde, dit-elle. Tes appels téléphoniques. Tes transactions bancaires. Tes emails. Tes déplacements. Tes données médicales. Les livres que tu as achetés. Les sites que tu as visités. La durée de tes douches, traquée par ton compteur d'eau connecté.

Elle fit défiler.

Gabriel vit des dates. Des heures. Des lieux. Des numéros. Des noms.

— Tu n'as pas de vie privée, dit Zara. Pas parce que quelqu'un te surveille. Parce qu'il n'y a plus d'endroit qui ne soit pas un capteur.

Elle marqua une pause.

— Et on n'a même pas commencé à parler de ce qu'ils font avec les données.

Gabriel fixa l'écran. Il vit sa vie réduite à des points, des lignes, des flux.

— Pourquoi vous me montrez ça ?

— Parce que tu dois comprendre ce que tu as choisi, dit Étienne.

— Je n'ai rien choisi.

— Tu as appuyé sur le bouton. C'est la même chose.

Gabriel se dressa face au vieil homme.

— Vous m'avez tendu un piège. Vous saviez ce qui allait arriver. Vous saviez qu'ils me sortiraient du jeu. Vous avez attendu que je tombe.

Étienne ne cilla pas.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce que c'était la seule façon de te faire voir la vérité.

— Quelle vérité ?

— Que tu n'as jamais eu le choix, Gabriel. Que tu as toujours été dans la machine. Que tu as toujours été un rouage. Tu croyais jouer le jeu. Tu croyais être à l'intérieur, influencer les choses. Mais ils te laissaient jouer. Ils te laissaient croire. Parce que tu ne faisais pas de vagues, tu ne dérangeais rien, tu étais utile.

— Je les dérangeais. Ils ont piraté ma campagne.

— Non. Ils t'ont aidé.

Gabriel cligna des yeux.

— Quoi ?

— Tu crois que ta campagne, toute seule, sans appui, sans réseau, sans financement, aurait pu arriver jusqu'aux primaires ? Tu crois que c'est le hasard qui t'a mis sous les projecteurs ?

— Je...

— Ils t'ont choisi, Gabriel. Parce que tu étais parfait. Un candidat propre, sans passé, sans histoires, sans attaches. Quelqu'un qu'ils pouvaient présenter comme une alternative, pour donner l'impression que le système était ouvert. Pour montrer que n'importe qui pouvait y arriver. Pour que les gens continuent de croire.

Gabriel écoutait sans bouger. Les mots tombaient, lourds.

— Tu n'as jamais été une menace, continua Étienne. Tu étais un décor. Une preuve que la démocratie fonctionnait. Et quand tu as commencé à poser les mauvaises questions, ils t'ont retiré. Comme on retire un pion.

Le silence tomba.

Zara consultait l'écran. Malik tapait sur son clavier. Solène faisait pivoter son stylo.

— Pourquoi vous me dites ça ? demanda Gabriel.

— Parce que tu dois savoir ce que tu combats, dit Étienne. Et parce que tu n'as plus de maison où retourner.

Il tendit le bras vers l'écran.

— Tu es mort, Gabriel. Politiquement, médiatiquement, numériquement. Ils ont effacé ta candidature, tes comptes, ton site, ton nom. Si tu sors d'ici, si tu retournes dans le monde, tu n'es plus personne. Tu es le type qui a fait une dépression et qui a disparu.

Il marqua une pause.

— À moins que tu choisisses de demeurer.

Gabriel parcourut les visages autour de la table. Zara, les yeux vides. Malik, les doigts sur le clavier. Solène, le stylo immobile. Kenza, qui n'avait pas dit un mot depuis son arrivée.

Il se tourna vers Étienne.

— Rester où ?

— Ici, dit le vieil homme. Avec nous. Dans l'Archipel.

— Pour faire quoi ?

— Pour combattre.

— Combattre qui ?

Étienne l'observa longtemps.

— Tout le monde, dit-il. Et personne.

Zara s'extirpa de sa chaise. Elle s'approcha du tableau blanc. Prit un feutre.

— On va te montrer quelque chose, dit-elle. Quelque chose que personne ne sait. Quelque chose qui va changer ta façon de voir le monde.

Elle traça une ligne au tableau.

— Et après, tu choisiras.

Gabriel suivit la ligne blanche sur le tableau noir.

Il pensa à son grand-père. À la photographie. À la presse qui disait la vérité.

Il pensa à la machine qui enregistrait tout.

Il pensa au bouton qu'il avait pressé.

— Montrez-moi, dit-il.