Diléviathan
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Chapitre 05

Le Stade du Miroir

Publié le 7 août 2026

« Le stade du miroir est une identification au sens propre : la transformation produite chez le sujet quand il assume une image. »

— Jacques Lacan, Écrits (Seuil, 1966)

Mars, J-38, cinq semaines avant l'élection[^1]

Le studio était trop froid. La climatisation soufflait par les bouches d'aération au plafond, un air sec qui sentait le plastique chaud et le désodorisant. Gabriel avait les mains moites. Il les essuya sur son pantalon, sous la table, pendant que la maquilleuse lui tapotait le front avec une éponge.

— Vous brillez, dit-elle. Restez tranquille.

Sans bouger, il laissa la maquilleuse faire son travail. Elle recula, examina, hocha la tête. Elle avait les ongles vernis de rouge, un rouge sombre qui ressemblait à du sang séché. Elle disparut dans l'ombre derrière les projecteurs.

Le plateau était nu. Une table blanche, deux chaises, un écran géant qui montrait le logo de Le Débat : une flèche rouge qui traversait un cercle bleu. Une flèche qui ne pointait nulle part. Un cercle qui ne contenait rien.

L'écran s'alluma.

Élisabeth Vernet apparut, assise à une table identique, dans un studio identique, à trois cents kilomètres de là. Elle était nette. Trop nette. Chaque mèche de ses cheveux gris était parfaitement définie. Les plis de son chemisier tombaient comme des lignes sur un plan d'architecte. La lumière venait de partout et de nulle part, un éclairage qui effaçait les ombres sous ses yeux, les ridules autour de sa bouche, le poids qu'elle devait pourtant porter.

Elle sourit.

— Gabriel. Ravie de vous voir.

Sa voix arrivait avec un décalage imperceptible : un demi-souffle, un quart de seconde, juste assez pour que le cerveau sache que quelque chose n'allait pas. La technologie VIVRE. Le hologramme parfait. La vie sans le corps.

— Élisabeth, dit Gabriel.

Le présentateur s'assit entre eux, sur une chaise qui n'était pas là une minute avant. Un homme jeune, les dents blanches, les cheveux sculptés par un produit qui sentait la pomme verte. Il se tourna vers la caméra.

— Bonsoir. Nous recevons ce soir les deux candidats en tête des sondages pour la présidentielle. Élisabeth Vernet, du Parti Progressiste, et Gabriel Moreau, du Mouvement Républicain Indépendant. Mesdames, messieurs, le débat commence.

Les questions tombèrent comme des pierres. La sécurité sociale. Les retraites. L'immigration. Gabriel répondait. Il avait préparé les chiffres, les arguments, les petites phrases qui feraient les gros titres. Il les livrait comme on livre des colis : précisément, mécaniquement, sans passion.

Vernet répondait aussi. Ses réponses étaient plus fluides, plus naturelles. Elle fixait la caméra comme si elle parlait à une seule personne, dans un salon, un soir d'hiver. Ses yeux ne croisaient jamais ceux de Gabriel.

Il comprit pourquoi.

Elle ne le voyait pas. Elle voyait un endroit où poser ses yeux, un point dans l'espace, une cible. Il était sur son écran, un flux vidéo qu'elle pouvait réduire, agrandir, mettre en pause. Il n'était pas dans la pièce.

Il était ailleurs.

— Monsieur Moreau, dit le présentateur, vous avez parlé d'inégalités. Pouvez-vous préciser ?

Gabriel se pencha en avant. La lumière du studio lui chauffait le visage. Il sentait la sueur perler sous la poudre que la maquilleuse avait appliquée.

— L'écart entre les 1% les plus riches et le reste de ce pays a augmenté de 40% au cours des dix dernières années. Ce n'est pas une opinion. C'est un fait. Les données viennent de l'INSEE, de la Banque de France, de...

Il s'arrêta.

Le bandeau en bas de l'écran avait changé. Il lisait : « Moreau : « L'écart n'est que de 40% » : sous-entendant qu'il devrait être plus petit. »

— C'est faux, dit Gabriel.

Le présentateur sourit.

— Pardon ?

— Le bandeau. Il dit que j'ai dit « seulement 40% ». J'ai dit « a augmenté de 40% ». Ce n'est pas la même chose.

Le sourire du présentateur ne bougea pas. C'était un sourire en plâtre, un sourire qui avait été appliqué le matin et qui ne partirait pas avant la fin de l'émission.

— Je suis sûr que nos équipes vont corriger ça, dit-il. Continuons.

Le bandeau changea. Il lisait maintenant : « Moreau contredit notre équipe graphique. »

Gabriel sentit ses mâchoires se serrer. Il ouvrit la bouche pour répondre, pour expliquer, pour dire que ce n'était pas une contradiction, que c'était une correction, que les mots n'étaient pas interchangeables, que le langage n'était pas une décoration.

— Et sur la question des retraites, dit le présentateur, Madame Vernet, vous avez proposé un report de l'âge légal à soixante-sept ans. Pouvez-vous nous expliquer votre raisonnement ?

Élisabeth Vernet parla. Sa voix était calme, posée, raisonnable. Elle expliqua que les comptes ne tenaient pas, que les chiffres étaient ce qu'ils étaient, que des choix difficiles devaient être faits. Elle avait l'air de quelqu'un qui annonçait une mauvaise nouvelle à un ami : désolée, mais sincère.

Gabriel écoutait. Il voyait le bandeau sous le visage d'Élisabeth Vernet : « Vernet : « Des choix difficiles » : une dirigeante qui assume ses responsabilités. »

Ses mains, sur la table, attirèrent son attention. Doigts écartés, jointures blêmes, elles semblaient ne pas lui appartenir. Il les ouvrit. Laissa le sang revenir.

L'émission continua.

Les questions. Les réponses. Les sourires. Les bandeaux qui lisaient ce qu'il n'avait pas dit, qui écrivaient l'histoire avant qu'elle ne soit finie, qui transformaient chaque phrase en piège.

À un moment, il parla de l'éducation. Il dit que les écoles publiques manquaient de moyens, que les professeurs étaient épuisés, que les enfants des quartiers pauvres n'avaient pas les mêmes chances que ceux des beaux quartiers. Le bandeau écrivit : « Moreau : « L'école publique est en faillite » : un candidat qui abandonne l'idéal républicain. »

Il ne dit rien.

Il continua.

Quand l'émission se termina, le présentateur serra la main de Gabriel : une main molle, sans vie : puis se tourna vers l'écran où Vernet souriait encore.

— Excellent débat, dit-il. Merci à tous nos invités.

L'écran s'éteignit. Le logo de Le Débat réapparut. La flèche rouge tournait dans le cercle bleu, tournait, tournait, sans jamais s'arrêter.

Gabriel ne bougea pas de sa chaise.

La maquilleuse revint, lui essuya le front avec une lingette, disparut. Le présentateur parlait dans son oreillette, riait de quelque chose que quelqu'un disait à l'autre bout de la ligne. Les lumières s'éteignirent une par une.

Son téléphone vibra dans sa poche.

Il l'attrapa. L'écran affichait une notification push : « Moreau FOND sur le plateau. Regardez la vidéo. »

Il appuya.

La vidéo durait quarante-cinq secondes. C'était lui, figé en plan serré, le visage tendu, les mâchoires serrées. Le bandeau en bas de l'écran lisait : « Moreau : « L'écart n'est que de 40% » : sous-entendant qu'il devrait être plus petit. » Sa bouche bougeait : il se voyait en train de parler, de dire quelque chose : mais le son était coupé.

Puis un cut. Son visage, encore. Les yeux plissés. La bouche ouverte, comme s'il criait. Le bandeau : « Moreau contredit notre équipe graphique. »

Puis un autre cut. Le présentateur qui souriait. Le logo. La fin.

Deux cent mille vues.

Les commentaires étaient un égout. Il ne lut que les trois premiers. Le quatrième était une photo de lui, la tête coupée, collée sur le corps d'un clown. Il éteignit le téléphone.

Il le remit dans sa poche.

Il se leva. La chaise grinça sur le sol. Le bruit résonna dans le studio vide.

— Monsieur Moreau ?

Une assistante, jeune, les cheveux tirés en queue de cheval, un badge autour du cou. Elle tenait une tablette.

— Le taxi vous attend.

— Merci, dit Gabriel.

Il traversa le plateau. Ses pas faisaient un bruit creux sur le sol. Il passa devant l'écran géant, éteint, noir, où son reflet marchait avec lui, fantôme sans couleur.

Dehors, il pleuvait.


La voiture roulait vers le sud. Gabriel était assis à l'arrière, la vitre ouverte, l'air humide lui frappant le visage. Le chauffeur écoutait la radio : une station de jazz, une trompette qui montait et descendait comme une respiration.

Gabriel laissait son regard glisser sur les panneaux autoroutiers. Les noms des villes défilaient. Les distances. Le nombre de kilomètres qui le séparaient de quelque chose qu'il n'aurait su nommer.

Il avait pris la décision sans y penser. À la sortie du studio, il était monté à l'arrière du taxi et avait donné une adresse : « Le hameau de Sartre, à Antraigues-sur-Volane. Dans l'Ardèche. » Le chauffeur avait haussé les sourcils : « Cinq cent quatre-vingts bornes, monsieur. » Gabriel avait tendu sa carte. Le chauffeur avait tapé l'adresse dans le GPS — la route nationale, la D104, les virages de la vallée de la Volane — et la voiture était partie.

Son portable sonnait dans sa poche. Marianne. Un coup d'œil à l'écran, le nom de Marianne, et il rangea le téléphone. Elle sonnait dix-sept fois. Il ne répondit pas.

La pluie cessa vers Valence. Le ciel s'éclaircit, devint gris pâle, puis gris foncé, puis noir. La nuit tomba comme un rideau.

La voiture quitta l'autoroute, prit des routes départementales, des virages serrés entre des collines couvertes de chênes et de buis. Les phares éclairaient des murs de pierre, des poteaux électriques, des panneaux rouillés qui disaient des noms de hameaux oubliés.

Le chauffeur se gara devant une maison en pierre, au bout d'un chemin de terre. Il coupa le moteur.

— C'est là ?

— Oui, dit Gabriel. Merci.

Il descendit. La voiture fit demi-tour, les pneus crissant sur les cailloux, et disparut dans la nuit.

La pièce se vida autour de lui.

La maison était sombre. Les volets étaient fermés. Le toit de tuiles rouges luisait sous la lune. Une vigne grimpait le long du mur, ses feuilles mortes accrochées aux branches comme des doigts squelettiques.

Il extirpa la clé de sa poche. Une clé en fer, lourde et ancienne, la même que son grand-père utilisait cinquante ans plus tôt. Il l'introduisit dans la serrure. Le mécanisme résista, grinça, puis céda.

Il connaissait ce bruit par cœur : le pêne qui hésite, le bois qui se rend, l'air froid qui s'échappe comme un souffle retenu. La maison le reconnaissait à sa façon d'appuyer sur la clé. Depuis la mort de son grand-père, il revenait chaque fois que le monde devenait trop bruyant. Il ne prévenait personne. Il ne laissait pas de message. Il venait, il s'asseyait, il attendait que le silence fasse son travail.

La porte s'ouvrit.

L'odeur le frappa en premier. La poussière. Le bois sec. La cendre froide. L'odeur de l'enfance, des étés passés dans cette maison, des hivers où le vent sifflait dans les cheminées et où son grand-père lisait le journal à la lumière d'une lampe à pétrole.

Il entra. Referma la porte derrière lui.

Le noir était total. Il ne chercha pas l'interrupteur : une lumière, à cette heure, dans cette maison, aurait crié son nom jusqu'au village. Il sortit son téléphone, alluma la torche.

Le faisceau éclaira la pièce.

La table en bois. Les chaises dépareillées. La cheminée froide, les bûches empilées à côté, la cendre grise dans l'âtre. Les étagères couvertes de livres, les dos décolorés par le soleil, les titres effacés par le temps.

Au mur, au-dessus de la cheminée, une photographie encadrée.

Son grand-père.

Il était debout devant une presse d'imprimerie, les mains noircies d'encre, un tablier de cuir autour de la taille. Il souriait. Pas un sourire pour la photo : un vrai sourire, celui qu'il avait quand il parlait de son métier, quand il racontait les nuits passées à composer des pages, à vérifier les caractères, à tirer les épreuves.

Il disait toujours la même chose : « La presse, c'est la liberté. Celui qui imprime contrôle ce que les gens lisent. Celui qui contrôle ce que les gens lisent contrôle ce qu'ils pensent. Alors la presse doit être libre. C'est tout. C'est simple. »

Simple.

Gabriel s'assit à la table. La chaise craqua sous son poids. Il posa le téléphone sur le bois, la torche allumée, le faisceau pointé vers le plafond.

La lumière dessinait des ombres mouvantes. Les poutres noircies par la fumée. Les toiles d'araignée dans les coins. La poussière qui flottait dans l'air.

Il ne bougeait pas.

Il écoutait le vent dans la cheminée. Un bruit creux, profond, comme une respiration. La maison respirait autour de lui, vieille, essoufflée, pleine de souvenirs qu'il n'avait pas su garder.

Il pensa à son grand-père.

Il pensa à la presse.

Il pensa aux bandeaux qui écrivaient des mensonges, aux vidéos qui mentaient en images, aux commentaires qui hurlaient dans le vide, aux gens qui lisaient, croyaient, partageaient, sans jamais vérifier, sans jamais douter, sans jamais se demander si ce qu'ils voyaient était vrai.

Il pensa au boîtier noir.

Il ne l'avait pas pris. Il ne l'avait pas pris avec lui. L'objet était demeuré dans sa chambre d'hôtel, sur la table de nuit, à côté du téléphone éteint. Il n'aurait su dire si c'était une décision ou une lâcheté.

Il ne parvenait plus à faire la différence.

La nuit passa.

Il s'enfonça dans le noir, assis, immobile, les mains à plat sur la table, le dos droit, les yeux ouverts. Il ne dormit pas. Il ne pleura pas. Il ne bougea pas. Il écoutait le vent, les yeux fixés sur la photographie de son grand-père qui souriait devant une machine qui disait la vérité.

Au matin, la lumière grise filtra par les fentes des volets. La poussière dansa dans les rayons. Gabriel se leva. Ses articulations craquèrent. Il avait froid.

Il alla dans la cuisine. Le robinet cracha de l'eau rouille, puis claire. Il but dans le creux de sa main. L'eau avait un goût de pierre et de métal.

Il retourna dans la salle principale. S'arrêta devant la photographie.

Le regard de son grand-père, figé sur la photo, le traversait.

Les yeux clairs, la barbe grise, les mains sur la presse comme on touche un ami.

— Je ne sais pas quoi faire, dit Gabriel à voix haute.

Le silence répondit.

Il se tenait là, debout, les bras ballants,, à détailler le visage d'un mort qui en avait vu plus que lui.

Dehors, le vent se leva. Les volets battirent. La maison gémit.

Gabriel ne bougea pas.

Il attendit que quelque chose arrive. Que la réponse vienne. Que la photographie parle, que le mur s'ouvre, que la vérité se montre.

Rien ne vint.

Il était seul.

Il était toujours seul.

Il s'assit par terre, le dos contre le mur, les genoux remontés contre la poitrine, et il suivit la lumière sur le plancher, les ombres raccourcir, le jour se lever sur un monde qu'il ne reconnaissait plus.

La photographie, au-dessus de lui, continuait de sourire.

[^1]: Note de l'auteur. Le stade du miroir est un concept fondamental de Jacques Lacan, développé dans son essai « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je » (1949, in Écrits, Seuil, 1966). C'est le moment où l'enfant, entre 6 et 18 mois, reconnaît son image dans le miroir et l'intègre comme la sienne : mais cette image reste extérieure, aliénée, à la fois lui et pas lui.