« Le pouvoir est désormais bicéphale et mutagène. Léviathan a deux têtes, l'une orchestre le chaud pendant que l'autre code le système. »
— Asma Mhalla, Cyberpunk : Le nouveau système totalitaire (Seuil, 2025)
Mars, J-45, un mois et demi avant l'élection
Note de l'auteur. Le terme Diléviathan est emprunté à Asma Mhalla, Cyberpunk : Le nouveau système totalitaire (Seuil, 2025). Dans son essai, Asma Mhalla forge ce mot-valise pour décrire la fusion de l'État autoritaire (le Léviathan de Hobbes) et des géants de la Big Tech (le digital) en une seule entité de contrôle : un pouvoir hybride, sans visage, dont la souveraineté s'exerce par la donnée et l'algorithme plutôt que par la loi et la force. Ce roman s'inspire directement de sa grille d'analyse.
Il était à Lyon depuis trois jours. La campagne passait par le département du Rhône : un meeting, deux permanences, des réunions avec les élus locaux. L'équipe avait réservé une chambre dans un hôtel près de la place Bellecour, à deux pas de la rue de la République. Il n'était pas venu pour dormir.
Gabriel compta les fissures au plafond.
Une. Deux. Trois. La quatrième bifurquait vers le coin de la pièce comme une rivière sur une carte sèche. Il avait déjà compté ce plafond trois fois depuis minuit. Les chiffres ne collaient jamais. Il s'endormait avant la fin, ou il perdait le fil, ou une voiture passait dans la rue et le compteur se brisait.
Cette fois, il était arrivé à trente-sept quand la lumière de son téléphone s'alluma sur la table de nuit.
Il ne l'avait pas touché depuis trois jours.
La notification était une proposition de prêt personnel. Besoin d'argent pour votre campagne ? Taux préférentiels. Il n'avait jamais parlé de financement de campagne à personne. Il n'avait pas ouvert son navigateur. Il n'avait pas cherché de prêt. Rien.
Il prit le téléphone. Ouvrit l'application. La proposition était signée par une banque qu'il ne connaissait pas, avec un logo trop brillant, des couleurs trop vives. Il laissa son pouce suspendu au-dessus de l'écran.
Dans la salle de bains, la veille, il avait parlé à voix basse avec son assistant. On va avoir besoin de fonds pour les affiches, les déplacements, les permanences. Une conversation de trente secondes, fenêtre fermée, robinet ouvert.
Il reposa le téléphone face contre la table.
Il compta les fissures jusqu'à quarante-deux. Puis il se mit debout, enfila un jean, une veste, des chaussures sans lacets, quitta la chambre.
La rue était vide. Les lampadaires jetaient des flaques de lumière orange sur le trottoir. Un chat traversa, s'arrêta, le fixa, continua. Gabriel marcha vers la place Bellecour. Ses pas résonnaient contre les façades closes. Il croisa un homme qui promenait un chien, le visage baissé vers son téléphone. L'homme ne leva pas les yeux.
Le tabac de la rue de la République était ouvert. C'était un de ces endroits qui ne ferment jamais, avec des vitrines sales et une odeur de café brûlé. La femme derrière le comptoir lisait un magazine à couverture rose. Elle releva la tête quand il entra.
— On ferme dans dix minutes.
— Je veux un téléphone.
Elle délaissa le magazine. : On en a. Combien vous voulez mettre ?
— Le moins cher. Avec une carte prépayée. En liquide.
Elle leva les yeux vers lui. Pas longuement. Juste assez pour que Gabriel sente le poids de ce regard : le calcul silencieux que font les gens quand ils voient un homme acheter un téléphone jetable à deux heures du matin. Elle mit le boîtier en carton sur le comptoir et tapa quelque chose sur la caisse.
— Soixante-dix euros.
Il glissa les billets. Elle poussa le boîtier vers lui. Il ne l'ouvrit pas. Il le glissa dans sa poche, fila, remonta la rue.
Dans l'entrée d'un immeuble, il déchira le carton, déballa le téléphone : un rectangle noir sans marque, sans fioritures : et l'alluma. L'écran s'illumina, afficha un logo générique, puis un écran d'accueil vide. Pas de notifications. Pas de messages. Rien.
Il glissa sa carte SIM dans la fente, referma le téléphone, attendit.
Trente secondes.
Une minute.
Puis une vibration.
Un message.
Il le déverrouilla. Le texte était court, sans signature, sans emoji, sans rien qui puisse identifier son auteur.
Vous êtes surveillé. Pas par des gens. Par la machine. Si vous voulez comprendre, venez seul. 23h. Brasserie du Nord, rue de la République.
Il resta immobile, le téléphone dans la main, à fixer les mots qui ne tournaient pas.
Comment ils ont su ?
Le numéro n'existait pas. Il venait de l'activer. Personne ne pouvait le connaître. Personne sauf : il l'ignorait. C'était ça, le problème. Il ne distinguait plus qui pouvait quoi. Il ne discernait plus ce qui était possible.
Il relut le message. La respiration courte. Le pouls qui montait sans qu'il puisse l'arrêter.
Il étudia le numéro. Il composa. La tonalité lui répondit : un bip court, coupé, puis le message enregistré : Le numéro que vous avez composé n'est pas attribué.
Il éteignit le téléphone. Il le rangea dans sa poche.
Il resta dans la chambre toute la journée. Les fissures au plafond. Les heures qui passaient. Le message dans sa poche, et la question qu'il portait : y aller, ou ne pas y aller.
Il consulta l'heure. Vingt-deux heures quarante-sept.
Le message disait Brasserie du Nord, rue de la République. Il pouvait ne pas y aller. Rien ne l'obligeait. Mais les questions tournaient dans sa tête, et la chambre d'hôtel était trop petite pour contenir toutes les réponses qu'il n'avait pas.
Il enfila sa veste, glissa le nouveau téléphone dans sa poche, quitta la chambre.
La brasserie était fermée depuis des mois. La devanture était sale, les vitres couvertes d'un film de poussière et de pluie séchée. Les chaises étaient empilées à l'intérieur, les tables retournées, le comptoir vide. Une affiche jaunie collée à la porte indiquait Fermeture définitive.
Gabriel fit le tour par l'arrière.
Une odeur d'urine et de carton mouillé le saisit. Une poubelle renversée bloquait à moitié le passage. Il la contourna, trouva la porte de service : métal gris, peinture écaillée, une serrure qui pendait comme une dent cassée.
Il poussa.
La porte pivota.
L'intérieur était noir. Gabriel attendit que ses yeux s'habituent. Une lumière faible venait de la salle principale, filtrait sous une porte entrouverte. Il avança, les mains devant lui, heurtant une table, une chaise, quelque chose de métallique qui tomba avec un bruit sec.
— Ne touchez pas à la lumière.
La voix venait de la droite. Grave. Calme. Un homme.
Gabriel s'arrêta. : Qui êtes-vous ?
— Asseyez-vous.
Une ombre bougea dans le noir. Gabriel entendit le grincement d'une chaise qu'on pousse, puis le bruit d'un corps qui s'installe. Il chercha une chaise à tâtons, la trouva, s'assit.
— Vous avez le téléphone ?
— Oui.
— Éteint ?
— Oui.
— Donnez-le-moi.
Gabriel hésita. Puis il dégaina le téléphone, le tendit dans le noir. Des doigts rencontrèrent les siens : rugueux, calleux, chauds. L'homme prit le téléphone, le palpa, le disposa sur la table entre eux.
— Bien.
Il y eut un bruit de plastique. Un clic. Une lumière bleue s'alluma : une petite lampe à batterie, posée sur la table, orientée vers le mur. La lumière était indirecte, juste assez pour révéler les contours du visage de l'homme.
Il était vieux. Soixante ans, peut-être plus. Le visage creusé, des rides profondes autour des yeux, une barbe grise mal taillée. Ses mains étaient posées à plat sur la table, paumes ouvertes, doigts épais, ongles courts. Des mains qui avaient travaillé. Pas avec des mots. Avec des choses.
— Je m'appelle Étienne.
— Gabriel.
— Je sais qui vous êtes.
— Comment vous m'avez trouvé ?
Étienne ne répondit pas tout de suite. Il dévisagea Gabriel, les yeux fixes, le visage immobile. Puis il dit : — On vous a trouvé parce que vous avez fait quelque chose que personne ne fait plus. Vous avez ouvert une porte qui était fermée. Et vous avez regardé à l'intérieur.
— Quelle porte ?
— Celle du système. Vous avez vu votre score. Vous avez vu la carte. Vous avez vu les noms.
Gabriel sentit son estomac se serrer. : Comment vous savez ça ?
— Parce que c'est la même porte que j'ai ouverte, il y a quatre ans. Et parce que, quand quelqu'un l'ouvre, le système le signale. Vous n'êtes pas le premier à voir ce que vous avez vu. Vous êtes juste le premier à ne pas avoir refermé la porte.
Étienne se pencha en avant. La lumière bleue creusa ses orbites, jeta des ombres sur ses pommettes.
— Vous savez ce que vous avez vu ?
— Des données. Des probabilités. Des notes.
— Non. Vous avez vu une carte du contrôle. Pas un complot. Pas une conspiration. Quelque chose de plus simple, et de plus terrifiant.
Il marqua une pause. Ses doigts tapotèrent la table, une fois, deux fois.
— Je travaillais chez Dassault, jusqu'en 2021. Systèmes embarqués. Architecture de réseaux. J'ai passé quinze ans à construire des ponts entre des bases de données qui n'étaient pas censées communiquer entre elles. La Sécurité sociale. Les impôts. Les transports. Les écoles. La police. Chaque fois, le contrat disait la même chose : optimisation des services publics, meilleure expérience citoyenne, réduction des coûts.
Il rit. Un bruit sec, sans joie.
— Personne n'a jamais dit : on construit un système de surveillance. Personne n'a jamais écrit ça dans un cahier des charges. Mais le résultat, c'est ça. Un réseau qui sait tout. Qui calcule tout. Qui prédit tout.
— Le Diléviathan ?
Étienne l'observa. Un long regard. Puis il hocha la tête.
— Vous avez trouvé le nom.
— Il était dans les données que j'ai vues au siège de VIVRE. Les écrans de profilage. Les colonnes avec les noms et les scores. Tout en haut, le nom du système.
— Bien sûr qu'il était dans les données. C'est le cœur du système. Le nom que personne ne prononce, mais que tout le monde connaît, en dessous. Le grand corps. La machine qui digère tout.
Il se redressa, fit quelques pas dans le noir. Gabriel l'entendait respirer, sentait l'odeur de sa veste : laine humide, tabac froid.
— Personne n'a planifié ça, Gabriel. C'est ça, le plus effrayant. Il n'y a pas de salle secrète avec des méchants en costume. Il n'y a pas de réunion où on a décidé : transformons la France en prison numérique. Non. C'est arrivé petit à petit. L'État avait besoin de surveillance. Les entreprises avaient besoin de données. Ils se sont nourris l'un l'autre jusqu'à fusionner. Maintenant, il n'y a plus de différence entre se connecter à sa banque et voter. C'est le même réseau. La même surface de contrôle.
Gabriel croisa les mains sur ses genoux. Ses paumes étaient moites.
— Et moi ? Qu'est-ce que je fais dans tout ça ?
— Vous êtes une anomalie.
— Une anomalie comment ?
Étienne revint s'asseoir. La lumière bleue éclaira son visage de côté. Il avait les yeux rouges, fatigués, mais quelque chose brûlait dedans : une intensité qui n'avait pas d'âge.
— Le système est conçu pour lisser. Pour ramener tout le monde vers la moyenne. Pour identifier ceux qui sortent du rang et les ramener dedans. Vous, vous êtes sorti. Vous avez ouvert la porte. Vous avez regardé. Vous n'avez pas eu peur.
— J'ai eu peur.
— Pas assez pour refermer.
Gabriel ne répondit pas. Il pensa à la notification sur son téléphone. À la carte. À son nom. À ce chiffre, 0.92.
— Vous voulez quoi, de moi ? demanda-t-il.
— Rien. Pour l'instant.
— Pourquoi je suis là, alors ?
Étienne fouilla dans sa poche. Ses doigts en extirpèrent un petit objet noir, rectangulaire, de la taille d'une boîte d'allumettes. Il le disposa sur la table entre eux. La lumière bleue glissa sur sa surface lisse, sans boutons, sans écran, sans prise.
— C'est un canal mort. Pas de connexion réseau. Pas de Bluetooth. Pas de radio. Rien. Si vous avez besoin de nous contacter, vous appuyez sur le bouton.
— Il n'y a pas de bouton.
— Il est à l'intérieur. Il faut appuyer fort. Assez pour casser le boîtier.
Gabriel prit l'objet. Il était lourd pour sa taille : plus lourd que le plastique, plus lourd que la batterie. Il y avait quelque chose de dense à l'intérieur, un secret scellé, un petit morceau de courage dans une boîte noire impossible à forcer.
— Et après ?
— Quelqu'un viendra. Dans l'heure.
— Qui ?
— Quelqu'un qui sait qui vous êtes. Et qui sait pourquoi vous avez appuyé.
Gabriel tourna l'objet dans ses mains. Il chercha une fente, une ouverture, une couture. Rien. C'était un bloc parfait, sans jointure visible.
— Vous ne l'utilisez qu'une fois, dit Étienne. Après ça, ils sauront que le canal existe. Ils le trouveront. Ils le fermeront.
— Qui, ils ?
Étienne le dévisagea. Il ne répondit pas.
— Vous avez des questions, Gabriel. Des vraies. Mais vous n'êtes pas encore prêt à les poser. Quand vous le serez, vous appuierez.
Il se redressa. La chaise gratta le sol. Gabriel l'imita.
— Comment je sors ?
— Par où vous êtes entré. La ruelle. Ne prenez pas la rue principale. Rentrez chez vous. Dormez. Demain, faites comme si de rien n'était.
Gabriel glissa le boîtier dans sa poche. Il sentait son poids contre sa cuisse, un petit caillou noir dans l'immensité de la nuit.
— Pourquoi vous faites ça ? demanda-t-il.
Étienne s'arrêta. Il tourna la tête, juste assez pour que Gabriel voie son profil dans la lumière bleue.
— Parce que j'ai construit ce système. Et que je n'ai pas eu le courage de le détruire.
Il éteignit la lampe. Le noir tomba d'un coup, absolu, sans nuance.
— Partez.
Gabriel avança dans le noir, les mains tendues, heurtant une table, une chaise, le cadre de la porte. Il trouva la ruelle. L'air froid lui frappa le visage. Il marcha vite, sans se retourner.
Les rues étaient vides. Les lampadaires continuaient à jeter leur lumière orange sur les trottoirs mouillés. Gabriel marchait, les mains dans les poches, le boîtier noir contre sa cuisse.
Il passa sous un lampadaire.
La lumière vacilla.
Il s'arrêta. Regarda en l'air. Le lampadaire était normal : un tube de métal gris, une ampoule à LED, un capot en plastique. Rien d'anormal. Rien de cassé.
Il continua.
Le lampadaire suivant vacilla aussi.
Puis le suivant.
Il s'arrêta au milieu de la rue, tourna sur lui-même, parcourut la file de lampadaires qui s'étendait derrière lui. Ils brillaient tous normalement. Orange. Stable. Immobiles.
Devant lui, un lampadaire clignota. S'éteignit. Se ralluma.
Il n'aurait su dire si c'était une coïncidence.
Il avait perdu toute certitude.
Il reprit sa marche, plus vite, les épaules serrées, le regard fixé droit devant lui.
Dans sa chambre d'hôtel, il installa le boîtier noir sur la table de nuit, à côté du téléphone éteint. Il s'assit sur le bord du lit. Les fissures du plafond étaient toujours là. Il les compta. Vingt-trois. Vingt-quatre. Vingt-cinq.
Il arrêta.
Il prit le boîtier. Le tourna dans ses mains. Chercha le bouton invisible, celui qu'il fallait casser pour activer.
Il ne l'activa pas.
Pas encore.
Il le replaça. Il s'allongea. Il fixa le plafond.
Les fissures formaient une carte. Une carte qu'il ne déchiffrait pas. Une carte qui montrait des chemins qu'il n'avait pas empruntés, des directions qu'il n'avait pas vues.
Il ferma les yeux. Le sommeil ne venait pas : mais ce n'était pas l'insomnie habituelle. C'était autre chose. Une vigilance nouvelle. Comme si, pour la première fois, il ouvrait vraiment les yeux.
Dehors, les lampadaires brûlaient.
Dedans, quelque chose changeait.
Il n'était plus seul.