Diléviathan
Retour aux chapitres

Chapitre 03

La Cathédrale de Verre

Publié le 5 août 2026

« L'espace est fondamental dans toute forme de pouvoir. »

— Michel Foucault, Surveiller et punir, 1975

Mars, J-55, deux mois avant l'élection

Gabriel avait téléphoné le matin, depuis la cabine du tabac rue de Rennes. Un geste vieux de vingt ans : le combiné collé à l'oreille, la pièce qui glissait dans la fente. Il avait demandé à parler à la Division des Affaires Publiques de VIVRE. Il avait dit s'appeler Gabriel Moreau, conseiller municipal, intéressé par un partenariat public-privé pour l'infrastructure numérique du 14e arrondissement.

On lui avait donné un rendez-vous pour seize heures.

Il arriva à La Défense à quinze heures quarante-cinq. La station sentait le métal chaud et le passage des corps. Il monta l'escalier mécanique, cligna des yeux dans la lumière du jour, et la tour était là, quarante étages de verre miroir, si propre qu'elle semblait absorber le ciel plutôt que le refléter.

Il avait mis un costume qu'il ne portait plus depuis la campagne. Gris foncé. La chemise blanche repassée deux fois. La cravate qu'il détestait.

La porte vitrée coulissa sans qu'il la touche.

L'intérieur était un atrium de marbre blanc et de lumière tamisée. Les murs étaient des écrans : des publicités pour VivreSanté, VivreFinance, VivreConnect. Une femme souriait, les mains ouvertes, pendant qu'un texte défilait sous elle : VIVRE vous accompagne dans chaque instant de votre vie.

Gabriel s'approcha de la réception. La femme derrière le comptoir avait les cheveux tirés en arrière, un badge électronique qui clignotait doucement.

— Monsieur Moreau ?

— Oui.

— Posez votre main sur le lecteur, s'il vous plaît.

Il posa la main. La machine émit un son bref.

— Vous êtes attendu au vingt-troisième étage. Prenez les ascenseurs à droite. Monsieur Delaunay viendra vous chercher.

Le hall d'attente était un cercle de fauteuils blancs, disposés autour d'une table basse en verre. Pas d'horloges. Rien qui indiquait l'heure. Les écrans muraux diffusaient en boucle les mêmes publicités : un homme qui courait dans un parc, une femme qui consultait son compte bancaire sur son téléphone, une famille qui riait autour d'une table, la lumière dorée, les dents parfaites.

Gabriel compta les secondes entre chaque répétition.

Trente-sept.

Un temps calculé. Pas assez long pour qu'on s'ennuie, pas assez court pour qu'on remarque la répétition.

Il attendit six minutes.

Un homme descendit de l'ascenseur. Trente-cinq ans environ. Costume bleu marine, sans cravate. Un sourire qui semblait vissé sur son visage.

— Monsieur Moreau ? Marc Delaunay. Directeur des Relations avec les Parties Prenantes.

Il tendit la main. Gabriel la serra. La paume était sèche, la pression mesurée.

— Merci de me recevoir, dit Gabriel.

— Tout le plaisir est pour moi. Nous sommes toujours heureux d'échanger avec les élus locaux. Par ici, je vous prie.

L'ascenseur monta sans bruit. Les chiffres défilaient sur un écran lumineux. Delaunay gardait les yeux droit devant lui, les mains croisées dans le dos.

— Vous êtes conseiller dans le 14e, c'est bien ça ?

— Oui.

— Un beau quartier. J'ai vécu rue d'Alésia pendant mes études.

— C'est un bon quartier.

— Vous travaillez sur quoi, en ce moment ?

Gabriel avait préparé la réponse. La fibre optique. La couverture numérique des zones mal desservies. Les subventions pour les petites entreprises. Des mots vrais, vidés de leur substance.

Delaunay hochait la tête, les yeux fixés sur les chiffres qui montaient.

— Passionnant.

L'ascenseur s'arrêta. Les portes coulissèrent sur un couloir de verre et d'acier. Les murs étaient transparents : on voyait les open-spaces, les bureaux alignés, les écrans allumés, les têtes penchées sur le travail. Des jeunes hommes en chemise blanche. Des femmes en tailleur. Des badges qui brillaient.

Delaunay le guida vers une salle de réunion. Une table ovale. Huit chaises. Une carafe d’eau sur un plateau d’argent.

— Asseyez-vous, je vous en prie.

Gabriel s'assit. Delaunay prit la chaise en face de lui, déposa un dossier vide sur la table, sortit un stylo.

— Alors, parlez-moi de votre projet.

Gabriel parla. Il décrivit des besoins, des budgets, des échéances. Il utilisa les mots qu'il avait appris dans les réunions municipales : synergie, feuille de route, livrables. Des mots qui ne voulaient rien dire et qui voulaient tout dire à la fois.

Delaunay écoutait. Il prenait des notes que Gabriel ne pouvait pas lire. Il hochait la tête aux moments appropriés.

— C'est très intéressant, dit-il quand Gabriel eut fini. Vraiment. Nous avons justement une offre qui pourrait correspondre à vos besoins.

Il tira un tiroir sous la table, se servit d'une tablette, la fit glisser vers Gabriel.

L'écran montrait une présentation. Des graphiques. Des chiffres. Des promesses.

Gabriel observa les images défiler. Il hochait la tête. Il posait des questions. Il faisait son travail.

Et puis, au milieu d'une phrase sur la souveraineté numérique, il dit :

— Je me demandais aussi. Est-ce que vous connaissez une société qui s'appelle Sémaphore ?

Le sourire de Delaunay ne bougea pas. Pas une hésitation. Pas un tic.

— Je ne connais pas cette entreprise, Monsieur Moreau. De quoi s'agit-il ?

— Une start-up. Dans le traitement de données.

— Je vois. Non, je ne vois pas. Nous collaborons avec beaucoup de partenaires, mais ce nom ne me dit rien.

Il parlait comme s'il lisait un script. Les mots venaient trop facilement. La surprise aurait dû ralentir une phrase, faire hésiter un regard. Rien.

— Vous êtes sûr ? dit Gabriel.

— Tout à fait sûr. Mais je peux me renseigner auprès de nos équipes, si vous voulez.

— Ce n'est pas grave.

— Je note quand même. On ne sait jamais.

Il écrivit quelque chose dans son dossier. Le stylo bougeait avec précision. Gabriel examina ses mains : pas de tremblement, pas de sueur.

La conversation continua. Delaunay parla de partenariats public-privé, de numérique responsable, de confiance des citoyens. Les mots étaient lisses, polis, sans aspérités. On aurait dit un discours écrit par un comité, révisé par un avocat, approuvé par un directeur de la communication.

Gabriel écoutait en hochant la tête. Il détaillait la carafe d'eau. Il détaillait les murs en verre. Il détaillait les gens qui passaient dans le couloir, leurs silhouettes floues à travers la transparence.

Il pensait à ce que Kenza avait dit. Ils ne font pas de fautes.

Delaunay parlait encore. Sa bouche bougeait. Les mots sortaient. Gabriel les voyait comme des objets : des petites boules de verre qui roulaient sur la table, sans rien toucher, sans rien changer.

— ...et c'est pour cela que nous sommes convaincus que notre solution peut vous aider.

— Merci, dit Gabriel.

Il se leva. Delaunay se leva aussi.

— Je vous raccompagne.

— Ce n'est pas la peine, je connais le chemin.

— Je préfère. On ne sait jamais, avec les open-spaces. On se perd facilement.

Gabriel suivit Delaunay dans le couloir. Les murs de verre. Les bureaux. Les écrans. Les têtes baissées.

Au bout du couloir, Delaunay s'arrêta.

— Les ascenseurs sont à gauche.

— Merci.

— Bonne continuation, Monsieur Moreau.

Il tendit la main. Gabriel la serra. La même paume sèche. La même pression mesurée.

— Au revoir, Monsieur Delaunay.

Delaunay sourit une dernière fois, puis tourna les talons et disparut dans un bureau.

Gabriel resta seul dans le couloir.

Il jeta un coup d'œil à gauche. Les ascenseurs.

Il se tourna à droite. Un autre couloir. D'autres bureaux. Une porte ouverte.

Il prit à droite.

Le couloir était identique au précédent : verre, lumière, silence. Les mêmes bureaux, les mêmes écrans, les mêmes têtes penchées. Personne ne lui prêta attention. Personne ne lui parla.

Il tourna à gauche. Puis à droite. Il passa devant une machine à café. Devant une plante verte dans un pot blanc. Devant une porte fermée avec un badge électronique.

Il ignorait où il allait. Il ignorait ce qu'il cherchait.

Il tourna encore.

Et il vit quelque chose de différent.

Les écrans, dans ce couloir, ne montraient pas de publicités.

Ils montraient des données.

Des chiffres. Des colonnes. Des cartes géographiques avec des points qui clignotaient. Des courbes qui montaient et descendaient. Des noms.

Gabriel s'approcha.

Une jeune femme était assise devant un terminal, le dos tourné. Elle tapait rapidement sur un clavier. Ses doigts bougeaient comme des insectes.

Sur l'écran, une liste de noms.

Gabriel lut les premiers.

DUBOIS, Marie — 42 ans — Paris 11 — Score: 0.73

LEROY, Julien — 29 ans — Lyon 3 — Score: 0.81

MOREAU, Gabriel — 38 ans — Paris 14 — Score: 0.92

Il arrêta de respirer.

Le temps se cassa en deux. Avant la phrase. Après la phrase. Il y avait un monde où il ne savait pas, et un monde où il savait. Entre les deux, rien.

Son nom. Sur un écran. Dans un immeuble où il n'aurait pas dû être.

Il parcourut l'en-tête de la colonne.

PROFILAGE COGNITIF — PROBABILITÉ DE RADICALISATION

0.92.

Il ignorait ce que ça voulait dire. Il ignorait comment on calculait ce chiffre. Mais il comprenait que c'était haut. Il mesurait que c'était dangereux.

Il voulut lire plus. Il voulut voir les autres colonnes. Il voulut comprendre.

La jeune femme se retourna.

Elle l'observa. Ses yeux s'écarquillèrent.

— Vous êtes qui ?

Gabriel voulut répondre.

— Monsieur ?

Une voix dans son dos.

Il se retourna. Un homme en costume noir, le badge électronique qui clignotait en rouge.

— Vous n'êtes pas autorisé à être ici.

— Je me suis perdu, dit Gabriel. Je cherchais les ascenseurs.

— Le couloir est interdit au public.

— Je suis désolé. Je suis avec Monsieur Delaunay. Je suis—

— Je sais qui vous êtes, Monsieur Moreau. Suivez-moi, je vous prie.

Le ton ne laissait pas de place à la discussion.

Gabriel suivit l'homme dans le couloir. Ils tournèrent à droite. Puis à gauche. Puis encore à droite.

Personne ne parlait. Les chaussures de l'homme claquaient sur le sol. Les écrans défilaient. Les publicités recommençaient.

Ils arrivèrent devant les ascenseurs. L'homme appuya sur le bouton. La porte céda immédiatement.

— Veuillez descendre au rez-de-chaussée, Monsieur Moreau.

— Mon badge—

L'homme tenait déjà le badge dans sa main.

— Il a été désactivé.

Gabriel entra dans l'ascenseur. La porte se ferma. La cabine descendit.

Il chercha son reflet dans la porte en acier. Le même visage que le matin. Les mêmes yeux. Le même costume gris.

Mais il avait vu quelque chose.

0.92.

Les portes se déployèrent sur l'atrium. Les publicités tournaient en boucle. La femme souriait toujours.

Gabriel traversa le hall. La porte vitrée pivota. Il émergea dans la lumière du jour.

Il marcha jusqu'à la station de métro. Il descendit les escaliers. Il extirpa son téléphone, l'approcha de la borne : le lecteur NFC cligna vert. Il monta sur le quai.

Le métro arriva. Il monta. Il s'assit. Les gens autour de lui étaient absorbés par leurs téléphones. Personne ne lui prêtait attention.

Il consulta son téléphone.

L'écran était noir.

Il appuya sur le bouton. L'écran s'alluma.

Une notification.

Vous avez visité le siège de VIVRE aujourd'hui. Souhaitez-vous partager votre expérience ? [1-5 étoiles]

Il déchiffra la notification. Un froid lui monta du ventre, le long de la colonne, jusqu'à la nuque.

Il n'avait pas d'application VIVRE sur son téléphone.

Il n'avait jamais téléchargé d'application VIVRE.

Il n'avait jamais autorisé une application à connaître sa position.

La notification était là. Sur son écran. Comme si elle avait toujours été là.

Il leva la tête. Les gens autour de lui regardaient leurs téléphones. Une femme souriait à quelque chose sur son écran. Un homme tapait un message. Une adolescente faisait défiler des photos.

Ils ne voyaient pas Gabriel. Ils ne prêtaient attention à personne.

Ils étaient penchés sur leurs écrans.

Et les écrans les regardaient.

Le métro entra dans un tunnel. Les lumières du wagon vacillèrent. Le reflet de Gabriel dans la vitre devint flou, puis clair, puis flou.

0.92.

Il ignorait ce que ça voulait dire. Mais il reconnaissait ce que ça sentait.

C'était un piège, il le savait.

Il touchait à la fin de quelque chose qu'il n'avait jamais eu.

Le métro ralentit. La station approchait. Les gens se levèrent, rangèrent leurs téléphones, se dirigèrent vers les portes.

Gabriel resta assis.

Il consulta son téléphone. La notification était toujours là.

[1-5 étoiles]

Il éteignit l'écran.

Il rangea le téléphone dans sa poche.

Il resta assis, les mains sur les genoux, à écouter le bruit du métro, à percevoir le mouvement du wagon, à suivre les lumières qui défilaient dans le tunnel.

Il pensa à ce qu'il avait vu. Les chiffres. Les cartes. Les noms.

Son nom.

0.92.

Il pensa à ce que ça voulait dire. Probabilité de radicalisation. Le mot était technique, clinique, mais il devinait la peur en dessous. La peur de ceux qui avaient inventé ce système, la peur de ceux qui l'avaient construit, la peur de ceux qui l'utilisaient.

Ils avaient peur de lui.

Il n'aurait su expliquer pourquoi. Il ne mesurait pas ce qu'il avait fait pour mériter ce score. Pas plus qu'il ne comprenait qui l'avait mis sur cette liste.

Mais une chose était claire.

Ils savaient qui il était.

Ils savaient où il était.

Et ils l'attendaient.

Le métro s'arrêta. Les portes glissèrent. Une voix enregistrée annonça le nom de la station.

Gabriel se leva.

Il quitta le wagon.

Il monta les escaliers.

Il marcha dans la rue.

Il rentra chez lui.

Dans l'appartement vide, il s'assit sur le canapé, les mains sur les genoux, à fixer le mur blanc.

Il ne toucha pas à son téléphone.

Il n'y toucha pas.

Il resta assis, à écouter le silence.

Dehors, la nuit tombait.

Et quelque part, dans un immeuble de verre, une machine tournait.