« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse. »
— Albert Camus, Discours de Suède, 1957
Février, J-63, deux mois avant l'élection
Le marché de Saint-Étienne sentait le café brûlé et les croissants réchauffés. Gabriel Moreau serrait des mains depuis deux heures, la paume déjà moite sous la toile bleue du chapiteau. Le boulanger du stand 8 lui parlait des prix de l'électricité: trente pour cent d'augmentation en un an, ses factures qui doublaient, son fils qui cherchait du travail à Lyon.
— Je vous écoute, monsieur Roussel.
Il disait ça à tout le monde.
Je vous écoute. Pas je vais régler ça ou je comprends. Les promesses creusaient des tombes électorales. L'écoute, au moins, était honnête.
Roussel secoua la tête, les doigts encore enfarinés.
— On nous écoute depuis vingt ans. On veut quelqu'un qui parle.
Gabriel hocha la tête. Il avait entendu ça aussi, trente-deux fois depuis ce matin. Il posa la main sur l'épaule du boulanger: un geste rodé par dix ans de meetings, mais dont la chaleur, contre toute attente, restait sincère. Les deux pouvaient coexister.
— Alors je parlerai. Mais d'abord, je termine ma dégustation de pains au chocolat. Vous les faites encore avec du beurre?
Roussel sourit malgré lui. C'était quelque chose. La fille du boulanger, six ou sept ans, tirait sur la manche de son père. Ses doigts collaient de confiture de fraise. Gabriel s'accroupit devant elle.
— Tu aides ton papa, aujourd'hui?
La fille enfouit son visage dans le tablier de Roussel. Le boulanger rit.
— Elle est timide. Mais elle reconnaît les visages. Elle vous a vu à la télévision, hier soir.
— Et qu'est-ce qu'elle a pensé ?
— Elle a dit que vous aviez mauvaise mine.
Gabriel se releva. L'épuisement, il le percevait dans les os, dans le creux des genoux, dans cette douleur sourde entre les omoplates qui ne disparaissait plus même après une nuit de sommeil.
— Elle a raison.
Il acheta trois pains au chocolat, serra encore la main de Roussel, et continua sa route entre les stands. Les tentes claquaient sous le vent d'octobre. Quelqu'un criait le prix des pommes, deux euros cinquante le kilo, et une vieille femme avec un cabas à roulettes comptait ses pièces une par une.
Le micro était froid. Gabriel monta sur l'estrade aménagée entre le stand de fromages et celui de la poissonnerie. Derrière lui, la banderole annonçait:
MOREAU — LA FRANCE A BESOIN DE RESPIRER. Les lettres bleues commençaient à s'écailler au niveau du R.
Il attendit que la foule se tasse. Cinquante personnes, peut-être soixante. Pas mal pour un dimanche matin dans la Loire.
— Je vais être court, dit-il.
La foule rit. Ils savaient que c'était faux. Les discours n'étaient jamais courts.
— La France a besoin de respirer.
Les mots sortaient tout seuls maintenant. Trente et unième fois. Il les avait prononcés dans une salle des fêtes à Chambéry, sur un parking à Valence, devant trois retraités et un chien à Privas. Les phrases s'enchaînaient avec une précision mécanique: l'asphyxie administrative, l'étouffement fiscal, le souffle coupé des classes moyennes.
La France étouffe. Je veux qu'elle respire.
La métaphore fonctionnait. Les gens hochaient la tête. Un homme dans le public applaudit au mauvais moment: il avait une demi-seconde d'avance sur la phrase. Gabriel le nota mentalement. C'était un partisan, quelqu'un qui connaissait le texte.
Il continua. Trois minutes. Les points clés: le pouvoir d'achat, la souveraineté industrielle, la fin du mépris technocratique. Rien qu'il n'ait dit cent fois. Rien que ses adversaires ne puissent contredire sans paraître défendre le système.
Puis il la vit. Troisième rang, côté gauche. Une femme d'une cinquantaine d'années, manteau gris, cheveux courts. Elle l'observait. Ses lèvres bougeaient. Elle récitait son discours. Pas les mots d'approbation: les mots exacts.
Elle les prononçait en même temps que lui, avec une synchronisation parfaite. Quand il dit « nos campagnes qu'on assassine », elle dit « nos campagnes qu'on assassine », une fraction de seconde avant qu'il finisse la phrase. Gabriel marqua une pause.
Un vide. Dans sa tête. Dans sa poitrine. Les mots qu'il s'apprêtait à dire: déjà dans la bouche: il les voyait sortir d'elle, comme si elle les avait pris avant lui. Une fraction de seconde où il ne sut plus qui parlait. Qui écoutait. Qui écrivait ce texte.
Il reprit son discours. Les phrases défilaient. Il ne chercha plus la femme des yeux. Le van sentait le tabac froid et le désodorisant chimique. Marianne était déjà installée sur la banquette arrière, son ordinateur portable ouvert, les deux écrans externes branchés sur l'allume-cigare. Elle avait vingt-neuf ans, des cernes qu'elle ne cachait plus, et une efficacité qui confinait à l'effroi.
— Soixante-douze, dit-elle sans lever les yeux.
— Quoi, soixante-douze.
— Ton score d'authenticité émotionnelle.
Gabriel s'assit à côté d'elle. Une chaleur lui monta à la nuque. Il avait soudain conscience de sa respiration, de la position de ses mains, de tout ce que cette machine avait vu de lui sans qu'il en ait conscience. Le conducteur démarra, le van s'engagea dans la circulation.
— Montre.
Marianne fit pivoter l'écran. Le tableau de bord était une mosaïque de courbes et de pourcentages: pic d'attention, saturation émotionnelle, cohérence lexicale. Son discours était retranscrit en temps réel, chaque phrase colorée en vert, orange ou rouge. La plupart étaient vertes.
— Taux d'approbation mesuré: soixante-huit pour cent. Taux projeté: soixante-douze. Taux de mémorisation des messages clés: cinquante et un. Pas mal pour un marché de province.
— Qui mesure ça.
— Toi. Moi. L'équipe. Le logiciel.
— Non. Qui a fait le logiciel?
Marianne haussa les épaules.
— Une boîte. Je ne sais pas. Lucien l'a acheté. Il dit que tout le monde l'utilise maintenant.
Gabriel parcourut les chiffres. Le discours était décomposé en segments: ouverture (durée: 47 secondes, score: 68), corps (durée: 3 minutes 12, score: 74), conclusion (durée: 55 secondes, score: 71). Chaque mot était analysé, classé, jugé.
— Soixante-douze. C'était mieux que la semaine dernière, dit Marianne. La semaine dernière, t'as fait soixante-sept. Le logiciel disait que tu manquais de « vulnérabilité calibrée ».
— La vulnérabilité calibrée.
— Ouais. Faut que tu parles de ton père. Des moments difficiles. Ça augmente le score.
— Mon père est mort, Marianne.
— Je sais. C'est pour ça que ça marche.
Il l'observa. Elle ne souriait pas. Elle disait ça comme elle aurait dit le taux de chômage est en baisse ou le prix du gaz augmente. Un fait. Une donnée. Rien de personnel.
— Je ne vais pas faire mon deuil pour un algorithme, dit Gabriel.
— Bien sûr que non. Mais si tu pouvais, tu sais, en parler un peu plus dans les discours... Le logiciel dit que les électeurs aiment quand tu es vulnérable. Ça crée de la confiance.
— Le logiciel dit ça.
— Oui.
Il se tourna vers la fenêtre. Les immeubles de Saint-Étienne défilaient, gris et bas, avec leurs volets fermés et leurs antennes satellites. Quelqu'un avait tagué un mur: VIVRE VOUS VOIT. Le slogan de la compagnie. En dessous, une main avait ajouté: ET VOUS?
— Tu veux voir les réseaux? demanda Marianne.
— Pas tout de suite.
— Il faut que tu voies.
Elle lui tendit son téléphone. L'écran affichait son fil X/Twitter, actualisé en continu. La première publication était une vidéo de lui: la même vidéo, tournée trente minutes plus tôt au marché. Quelqu'un l'avait filmée, montée, publiée. La légende disait:
Moreau promet de COUPER les retraites en 2025.
— Quoi.
— Scrolle.
Il scrollait. Les commentaires défilaient:
traître,
vendu,
encore un politicien qui ment
Mille deux cents réactions en vingt minutes. Des partages. Des citations. Le hashtag #MoreauCasseLesVieux commençait à apparaître.
— Je n'ai jamais dit ça, dit Gabriel.
— Je sais.
— J'ai dit qu'il fallait réformer le système. Pas couper. Réformer.
— Je sais.
— C'est pas la même chose.
— Je sais, Gabriel. Mais c'est ce qui est écrit.
Il lança la vidéo. Son visage, ses gestes, sa voix. Les mots étaient différents: pas beaucoup, juste assez.
Réformer devenu couper.
Adapter devenu supprimer. Le sens glissait, imperceptiblement, comme une ombre qui s'étire à la fin du jour.
Il appuya sur Répondre. Tapa:
Je n'ai jamais dit ça. La vidéo est modifiée. Voici le discours original.
Publia. Rien ne se passa. Pas de likes. Pas de partages. Son message flottait dans le vide, noyé sous les commentaires, invisible. Gabriel eut la sensation de parler dans une pièce vide, de hurler sous une cloche de verre: la certitude que la vérité était là, sous les yeux de tous, et que personne ne la verrait. Il rafraîchit la page. Son message était toujours là. Personne ne l'avait vu.
— Ça ne sert à rien, dit Marianne doucement. J'ai essayé hier. On a essayé la semaine dernière. Les corrections, elles ne marchent pas. Les gens voient la première version.
— Ce n'est pas la première version. C'est un mensonge.
— Oui. Mais il est plus rapide que la vérité.
Le van s'arrêta à un feu rouge. Dehors, un homme traversait la rue avec un caddie plein de courses. Il n'accorda pas un regard au van. Gabriel reposa le téléphone sur la banquette.
— Soixante-douze, dit-il.
— Soixante-douze, répéta Marianne. Pas mal.
L'hôtel s'appelait Le Terminus. C'était un bâtiment des années soixante-dix, avec une façade en béton brut et un hall qui sentait la moquette humide et le café instantané. La réceptionniste lui tendit la clé sans lever les yeux de son écran. Il monta au troisième étage, poussa la porte de la chambre 312.
La fenêtre donnait sur un parking.
Et au-dessus du parking, un panneau publicitaire. Élisabeth Vernet souriait dans la lumière artificielle. Ses cheveux blonds, son tailleur bleu marine, ses dents parfaites. À côté d'elle, le logo de VIVRE: deux lettres entrelacées, un V et un V, qui formaient une sorte d'infini.
VIVRE. La technologie au service de la France.
Gabriel tira les rideaux. Le tissu était trop fin. La lumière du néon traversait le coton, projetant l'ombre du panneau sur le mur de la chambre: le visage de son adversaire, agrandi, déformé, qui bougeait à peine quand le vent secouait le store.
Il s'assit sur le lit. Le matelas était trop mou. Il sortit son téléphone, chercha la vidéo modifiée. Il la visionna en entier. Son visage. Sa voix. Ses mots, tordus. Il parcourut les commentaires. La colère montait, vague après vague. Des gens qu'il ne connaissait pas, qui ne l'avaient jamais rencontré, qui le haïssaient maintenant pour des mots qu'il n'avait jamais prononcés.
Il essaya de poster une nouvelle fois. Un fil, long, détaillé, avec des captures d'écran du discours original. Il mit dix minutes à l'écrire. Il le relut deux fois. Il publia. Rien. Un like. Deux likes. Puis plus rien. Il rafraîchit. La publication était toujours là, mais les algorithmes ne la montraient pas. Elle existait sans exister. Comme un cri dans une pièce vide.
Il posa le téléphone sur la table de nuit. La chambre était silencieuse. Le radiateur cliquetait. Dehors, une voiture passait, ses phares balayant le plafond. Le panneau publicitaire continuait de briller à travers le rideau, projetant l'ombre d'Élisabeth Vernet sur le mur, immobile et souriante.
Gabriel éteignit la lumière. L'ombre ne disparut pas. Elle resta là, sur le plâtre blanc, plus nette que dans le jour. Le néon traversait le tissu, dessinait les contours du visage, des épaules, du logo VIVRE qui pulsait doucement: une respiration artificielle, régulière, infinie. Il resta allongé dans le noir à regarder l'ombre. La femme du marché. Ses lèvres qui bougeaient avant les siennes. Les mots qu'il n'avait pas dits. Le score. Soixante-douze.
Pas mal pour un dimanche.
Quelque chose clochait. Il n'aurait su dire quoi. Mais ça clochait. Le plafond était fissuré. Une longue craquelure partait du coin de la fenêtre et serpentait jusqu'au milieu de la pièce, comme une carte de rivière sur un territoire inconnu.
Il la suivit des yeux jusqu'à ce que ses paupières deviennent lourdes. L'ombre d'Élisabeth Vernet souriait toujours. Il ferma les yeux. Le discours recommença dans sa tête, les mots en boucle, trente et une fois, trente-deux fois, jusqu'à ce qu'il ne sache plus s'il les avait vraiment dits ou s'ils avaient toujours été là, écrits par quelqu'un d'autre, attendant qu'il les prononce.
La France a besoin de respirer.
Il ouvrit les yeux.
L'ombre avait bougé.
Un frisson lui parcourut l'échine. La chair de poule. Il savait que c'était impossible, que le panneau était fixe, que le rideau ne bougeait pas. Mais l'ombre: l'ombre de ses yeux, l'ombre de sa bouche: était plus grande qu'avant. Plus proche.
Non. Impossible. Le panneau était fixe. Le rideau était immobile. Mais l'ombre: l'ombre de ses yeux, l'ombre de sa bouche: semblait différente. Plus grande. Plus proche.
Il se leva, écarta le rideau d'un geste sec. Le panneau était normal. Élisabeth Vernet souriait, figée dans sa pose, le logo VIVRE à côté d'elle. Rien n'avait changé.
Il laissa retomber le rideau. L'ombre revint.
Il resta debout devant la fenêtre à la regarder. Le néon bourdonnait. Le radiateur cliquetait. Quelque part dans l'hôtel, une porte claquait, des voix étouffées, le rire de quelqu'un qui ignorait encore que demain serait pareil.
Il retourna s'asseoir sur le lit. Le téléphone vibra. Un message de Marianne.
Demain, 7h. Réunion stratégique. Lucien veut parler de la vidéo.
Il ne répondit pas. Il fixa l'ombre jusqu'à ce que ses yeux le brûlent. Puis il leva les yeux vers le plafond. La fissure. La rivière.
Soixante-douze.
Pas mal.
Il n'arrivait pas à dormir. Le sommeil ne venait pas. Il restait là, les yeux ouverts dans le noir, à écouter le bourdonnement du néon et à subir le poids de la nuit qui n'en finissait pas. Dehors, le panneau veillait. Et quelque part dans les serveurs de VIVRE, son visage, sa voix, ses mots tournaient en boucle, analysés, catalogués, prêts à être utilisés. Il l'ignorait encore. Mais il allait apprendre.